Mille tableaux

Blog de Daniel Musy

Nietzsche à Sorrente ou l’expérience de la beauté immanente


De fin octobre 1876 au 8 mai 1877, Nietzsche, qui a 32 ans, vit à Sorrente. Il y rompt avec la « cloche de verre » de la métaphysique et avec Wagner. Sûrement parce que dans le golfe de Naples il fait l’expérience de la beauté, dans l’immanence sensorielle permanente qu’offre ce lieu avec ses panoramas, sa mer, ses fruits et légumes, ses fleurs d’oranger et la musique de sa langue.

 

 

Le jeune professeur de philologie classique à l’université de Bâle arrive donc dans le golfe de Naples, devant le Vésuve, la ville parthénopéenne, le cap Misène et l’île d’Ischia. Accompagnés d’une jeune étudiant, Albert Brenner et de Paul Rée, docteur ès lettres juif qui l’admire, il loge chez la baronne Malwida von Meysenburg, dans la villa Rubinacci, aujourd’hui un hôtel-restaurant. Wagner et sa femme Cosima habitent à 5 minutes à l’hôtel Victoria, toujours en activité.

Nietzsche est régulièrement malade, souffrant de migraines et de vomissements mais le Sud lui donne des forces. Ce séjour va être le théâtre d’une métamorphose, d’une rupture avec sa pensée de jeunesse. Ayant travaillé sur les sources de Diogène Laërce, le drame musical grec et surtout sur la naissance de la tragédie à partir de l’esprit de la musique, Nietzsche, influencé par Schopenhauer et Wagner, a réfléchi sur une réforme de la culture allemande fondée sur une métaphysique de l’art. L’ami Wagner, qui a derrière lui le Ring et la création du festival de Bayreuth, est le musicien dramaturge qui parvient à justifier le monde en le mettant « sous la cloche de verre du mythe et de la métaphysique ».

Evidemment qu’à Sorrente le philosophe va revoir le grand musicien, imbu de lui-même, qui lui parle de Parsifal, plus une expérience religieuse de repentir et d’absolution qu’un art de vivre. Le théâtre de Bayreuth va être surmonté d’une croix, apprend Nietzsche…

Devant ces fausses valeurs que sont« ce culte de la souffrance », cette « volupté du néant », selon les formules de Guy de Pourtalès, Nietzsche reste maintenant de marbre. Après une dernière promenade avec Wagner, c’est la rupture définitive.

Il va alors se mettre à un nouveau langage, aphoristique, un « livre pour esprits libres » Humain trop humain. A Sorrente, Nietzsche met progressivement fin à tout ce qui s’était insinué en lui « de supérieure charlatanerie ».

Qu’est-ce donc qui peut expliquer, en six mois, cette métamorphose ?

Je pense que Sorrente, dans la profusion des expériences sensorielles qu’on y vit, nous fait expérimenter que le monde est beau en soi, dans l’immanence légère, dans la surface des choses perçues. La nature y est dieu, deus sive natura, dirait Spinoza.

« Aiza a capa », lève la tête, tel est le dicton inscrit devant le Giardino di Vigliano où je me rends chaque année depuis 2001.

Ce qui pèse – la morale de la faute, les grandes œuvres à créer, la dépression – s’efface quand on se sent digne d’être homme. « Une seule chose est nécessaire à avoir : ou bien un esprit léger de nature ou bien un esprit rendu léger par l’art et la science » (Humain trop humain no 486).

L’aphorisme sera pour Nietzsche la manière de lever la tête des obscurités de la pensée dissertative. Dans cette pleine nature sorrentine, il se trouvera à l’aise (« Si nous nous trouvons tellement à l’aise dans la pleine nature, c’est qu’elle n’a pas d’opinion sur nous ». (Humain trop humain no 508)

Chaque jour, Nietzsche a levé la tête pour voir les oliviers, la mer, le Vésuve, Naples et Ischia quand il s’est promené au-dessus de la villa Rubinacci.

 

Dans les jardins sorrentins, il a levé la tête pour sentir la puissance olfactive et entêtante des daturas, les trombe degli angeli à son arrivée et des fleurs d’oranger en avril avant son départ.

 

Au coin d’une ruelle il a levé la tête pour écouter une belle voix féminine chantant en napolitain, lui qui aimera tant plus tard Carmen de Bizet écrit en 1875.

 

Il a encore levé la tête quand il a nagé dans l’eau encore douce de novembre, ou même quand il s’est peut-être baigné un 1er janvier pour faire la nique à la mer du Nord qui n’est jamais si chaude en août.

Il a levé la tête pour déguster un morceau de citron qu’on mange là-bas cru tant sa douceur amère est unique.

 

En six mois à Sorrente, la lente flèche de la beauté immanente s’est insinuée en lui : « Le genre de beauté le plus noble est celui qui ne ravit pas d’un seul coup, qui ne livre pas d’assauts orageux et grisants (ce genre-là provoque facilement le dégoût), mais qui lentement s’insinue, qu’on emporte avec soi presque à son insu et qu’un jour, en rêve, on redécouvre, mais qui enfin, après nous avoir longtemps tenu modestement au cœur, prend de nous possession complète, remplit nos yeux de larmes, notre corps de désir. – Que désirons-nous donc à l’aspect de la beauté ? C’est d’être beaux : nous nous figurons que beaucoup de bonheur y est attaché. – Mais c’est une erreur ». (Humain trop humain no 149).

Car la beauté est, comme l’a dit Stendhal, promesse de bonheur …

 

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Cette entrée a été publiée le 18 juillet 2017 par dans Paysages, Portraits culturels, et est taguée , .
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