J’ai fait paraître dans ArcInfo du 14 août un courrier des lecteurs qui fait suite au long débat avec un camarade socialiste neuchâtelois, en lien avec mon article sur le boycott de Barbara Butch. Ce débat peut être lu dans les commentaires à la fin de cet article du 27 juillet intitulé Le visuel antisémite de la France insoumise pour boycotter Barbara Butch.
Voici ce courrier des lecteurs :
Valoriser la nuance
Plusieurs appels au boycott de musicien·ne·s ou artistes juives et juifs ont récemment eu lieu en Suisse et en France. Distribuer des tracts à proximité des salles de spectacles relève de la liberté d’expression. Par contre lancer des fumigènes du haut d’une galerie ou, en plein air, huer les artistes et les empêcher de jouer dépasse la contestation tolérable.
Ainsi, le Quatuor Jerusalem a pu jouer plutôt sereinement le 22 mars 2026 à La Chaux-de-Fonds. Au contraire de l’Orchestre philharmonique d’Israël à Paris le 6 novembre 2025, interrompu puis ayant pu poursuivre. Ou de la performance de la DJ Barbara Butch à Grenoble le 18 juillet 2026, qui a dû quitter la scène en plein air sous les huées de partisans de Mélenchon.
Non, interrompre un concert, un spectacle ou une conférence ne relève pas de la liberté d’expression, comme l’écrivent sur les réseaux sociaux des personnalités de la gauche suisse romande. C’est d’ailleurs punissable, selon le code pénal suisse.
À l’inverse, que la comédienne française Blanche Gardin soit censurée à cause de son sketch (qui critique l’opinion que tout antisioniste est antisémite) n’est pas plus glorieux.
Je refuse l’idée que la modération soit « déjà une forme de collaboration quand il y génocide », comme on me l’a reproché. Encore faudrait-il être d’accord sur la désignation d’Israël comme « État génocidaire ». Il y a débat sur ce sujet complexe : je n’ai pour ma part jamais utilisé cette expression, comme la majorité de mes camarades socialistes suisses.
« La nuance est le luxe de l’intelligence libre », a écrit Albert Camus. Refuser l’outrance demande du temps, de l’effort et du courage.
Daniel Musy, La Chaux-de-Fonds, écrit le 1er août 2026
Un camarade socialiste de Neuchâtel a publié le 8 août sur Facebook un post, dans son style à lui, critiquant ma position nuancée sur les boycotts d’artistes. Pour lui répondre, je vais résumer ici les réflexions de Pierre Khalfa, publiées le 9 août 2026 sur les réseaux sociaux.
J’ai partagé et je partage avec ce camarade beaucoup de combats : notamment contre l’extrême-droite suisse, l’UDC et pour des augmentations des aides à la culture. Nous sommes aussi d’accord que la politique pro-israélienne du chef de la diplomatie suisse est peu défendable face aux actions de type génocidaire du gouvernement Netanyahou depuis le 7 octobre 2023.
Mes positions sont pourtant inconciliables avec lui sur deux points.
D’abord, il pense qu’interrompre un concert, un spectacle ou une conférence relève de la liberté d’expression ; je me refuse à soutenir et justifier ces boycotts physiques.
Ensuite, traiter indirectement son contradicteur de collabo (la modération étant « déjà une forme de collaboration quand il y génocide »), est exagéré. Être nuancé dans ce qui se passe en Israël depuis octobre 2023 rend, par exemple, aussi justice aux dix camarades socialistes israéliens de la Knesset.
J’ai lu avec grand intérêt un très récent texte de Pierre Khalfa, très proche de Mélenchon (comme l’est le camarade socialiste de Neuchâtel), texte publié le 9 août 2026 sur les réseaux sociaux.
Khalfa, né en 1949, est un économiste, syndicaliste et militant altermondialiste français. Figure de la gauche sociale et critique en France, il est particulièrement reconnu pour son engagement syndical et ses contributions intellectuelles sur les questions économiques, sociales et écologiques. Il a voté Mélenchon lors des dernières élections présidentielles. Il membre actif et membre du conseil scientifique d’Attac France, association dont il soutient les positions altermondialistes.
Khalfa déplore la dérive de certains militants et élus de La France insoumise. Il argumente de façon nuancée et bien plus modérée que certains sectaires, fanatiques de Mélenchon, qui n’acceptent aucune critique. Leur violence sur les réseaux français est patente.
Je suis heureux de retrouver dans ce texte, dont voici des extraits, des points de vue que je partage sur cinq thèmes. C’est moi qui ai écrit en gras.
- Confusion entre radicalité politique et mise en scène minoritaire de la conflictualité
La culture politique qui a amené à cette dérive confond recherche systématique d’une mise en scène minoritaire de la conflictualité avec la radicalité politique. (…) Pour ma part, ayant soutenu Mélenchon aux trois élections présidentielles et ayant défendu LFI contre toute accusation d’antisémitisme, je prends cette réaction pour ce qu’elle est, un comportement de petite secte qui en fait nuit à ce qu’il veut défendre.
- L’illégitimité des boycotts physiques contre des artistes non radicalisés
[Il faut discuter] la notion de boycott d’Israël. (…) Tout d’abord, est-ce que cette notion implique automatiquement, comme le disent certains, d’empêcher qu’un évènement se déroule normalement ? La réponse est non. Il faut tenir compte dans toute action de la façon dont elle va être comprise dans une situation politique et des rapports de forces donnés. Ainsi, dans le cas du boycott d’Israël, ce n’est pas la même chose d’empêcher un concert d’un chanteur israélien suprématiste faisant l’apologie du génocide à Gaza comme Eyan Golan que de le faire pour Barbara Butch. Il faut d’ailleurs noter que dans le premier cas, s’il y a eu des manifestations près du lieu du concert, il n’y a pas eu d’intrusion pour empêcher le concert d’avoir lieu.
- Tous les Israéliens ne sont pas des coupables en puissance car il y a des Israéliens minoritaires qui combattent la politique de leur État.
Au-delà du cas de Barbara Butch, la question centrale est de savoir si nous considérons que tout Israélien est un coupable en puissance et que, qu’elles que soient ses prises de positions, il est, puisqu’Israélien, considéré comme un complice de la politique menée par le gouvernement israélien. On passe là de la responsabilité individuelle à la responsabilité collective quel que soit ce que font les individus. Disons-le clairement, il s’agit d’une position réactionnaire qui est sur le fond la même que celle de l’extrême droite, celle-ci considérant par exemple que tout délit ou crime commis par un immigré (ou un musulman) engage l’ensemble des immigrés (ou des musulmans) collectivement (…).
Derrière les critiques [de ce qu’a fait Barbara Butch en Israël], ce qui pointe est que toute activité en Israël serait par nature criminelle. On peut regretter qu’il n’y ait qu’une petite minorité qui en Israël manifeste contre ce génocide, mais même ces personnes continuent à vivre, vont au restaurant, font ou écoutent de la musique, participent à des activités publiques. Doit-on les considérer comme des criminels ? (…)
Au-delà de cette considération morale, considérer tous les Israéliens comme coupables revient à à dire qu’il serait impossible de passer des alliances avec celles et ceux qui, même très minoritaires, combattent la politique israélienne. Vivant en Israël, toutes et tous seraient des sionistes, donc à dénoncer… Il s’agit d’une erreur stratégique majeure. Il est illusoire de croire que le peuple palestinien pourra l’emporter sans une division au sein même de l’État d’Israël. Toute attitude visant à faire de la société israélienne un tout homogène est contreproductive de ce point de vue.
- Il faut reconnaître l’existence d’un fait national israélien, accompagné d’un processus de colonisation.
Nous sommes confrontés, me semble-t-il, à deux types d’attitudes (je ne parle pas ici des défenseurs inconditionnels de la politique israélienne).
a ) Il y a d’un côté, celles et ceux qui au nom de la défense des droits des Palestiniens et de la condamnation de la colonisation de la Palestine ne reconnaissent pas, de fait, l’existence d’un fait national israélien, même si personne ne parle de « jeter les juifs à la mer ». C’est le slogan « la Palestine de la mer au Jourdain ».
b) De l’autre, il y a celles et ceux qui, tout en reconnaissant plus ou moins les droits des Palestiniens, refusent de reconnaître réellement qu’il y a eu un processus de colonisation et d’en tirer les conséquences. C’est la position des sionistes dit « de gauche ».
Pour ma part, je pense que ces deux types de positions sont porteuses d’un double échec : échec de la lutte pour les droits nationaux du peuple palestinien qui est alors incapable de diviser ses adversaires, échec pour la gauche israélienne à présenter une alternative au suprématisme juif en Israël même.
- Critiquer tous les médias et ne pas voir l’antisémitisme du visuel contre Barbara Butch relève d’un comportement de secte : ne pas reconnaître ses erreurs, combattre les points de vue divergents.
La critique des médias met sur le même plan des médias qui ont dénoncé la politique israélienne, quelle que soit leur ligne éditoriale par ailleurs, (Libération, Le Monde, Médiapart, etc.) et les médias réactionnaires de la sphère Bolloré. Cette incompréhension de la nécessité d’une bataille politique dans la sphère médiatique renvoie à un comportement de secte qui considère que toutes celles et ceux qui ne partagent pas intégralement un point de vue sont des ennemis à combattre. (…)
[Ma tribune] ne dit pas que l’action contre Barbara Butch était antisémite. Elle dit que le tract fait à cette occasion reprenait des images classiques de l’antisémitisme. Un des critiques de cette tribune parle à ce propos « d’antisionisme maladroit ». C’est bien le problème car justement on ne peut en la matière se permettre d’être maladroit sous peine de permettre à nos adversaires d’assimiler antisionisme et antisémitisme.
Bref, le mieux aurait été de reconnaître une erreur. Evidemment pour celles et ceux qui ont mené cette action, c’est très difficile. Cependant, on aurait pu s’attendre à un minimum de retour réflexif sur ce qui s’est passé.
Accusé, le 14 août au matin, par le camarade Matthieu Béguelin de fausser la vérité dans mon courrier des lecteurs, je lui réponds avec les nuances et la modération qui l’ont quitté depuis des années.
a) Il écrit que « des fumigènes n’ont jamais été « jetés » à la philarmonie de Paris (sic) » : en effet je lui concède qu’ils ont été allumés, ce qui a abouti au même effet, trois interruptions du concert. Plainte a été déposée.
b) Il écrit que « rien de ce qui s’est passé à Grenoble ne tomberait sous le coup de la loi suisse ». C’est faux puisque le code pénal suisse est applicable si le comportement de l’auteur dépasse la simple contestation verbale :
– Si l’activiste ou le perturbateur s’introduit sur une scène, dans une salle privée ou un espace restreint sans autorisation (ou refuse d’en sortir après en avoir été sommé par le responsable), le propriétaire peut porter plainte.
– Si la perturbation s’accompagne de dégradations matérielles (par exemple, jeter de la peinture, détruire du matériel de sonorisation, coller ses mains à une structure).
– Si l’interruption empêche physiquement l’événement de se poursuivre en usant de la force ou d’une entrave majeure, restreignant ainsi indûment la liberté d’action des organisateurs et des artistes.
c) Il écrit enfin que « la majorité de nos camarades ont voté deux résolutions en congrès à Sursee. L’emploi du terme « génocide » y est limpide et participe dès lors de la ligne du parti. Donc, si l’on constate qu’il y a génocide, alors Israël est un État génocidaire. »
Je n’ai jamais écrit que le PSS n’avait pas dénoncé le génocide ; en effet, dans le point 2 de la résolution adoptée le 25 octobre 2025, on lit : « Le Parti socialiste suisse condamne fermement le génocide perpétré par Israël ».
Par contre jamais le PSS n’a parlé d’Israël comme d’un « État génocidaire ». En effet, il parle du « gouvernement d’extrême droite en Israël » dans cette résolution du 25 octobre 2025.
Omer Bartov, historien israélo-américain de la Shoah, dans son dernier livre, Israël, une course vers l’abîme, pense que depuis le printemps 2024 (notamment lors de l’offensive sur Rafah), Israël a basculé vers un État de type génocidaire. Mais il n’utilise jamais explicitement ce terme. Selon lui, l’idéologie extrémiste et destructrice du gouvernement dicte l’action militaire systématique sur le terrain avec destruction des infrastructures vitales, des universités, des déplacements forcés.
Encore plus selon lui (qui ne vit plus en Israël mais qui y est retourné en juin 2024 ), la société israélienne s’est avilie ; pour lui, un État devient pleinement « génocidaire » lorsque ses institutions et le corps social lui-même intègrent, par aveuglement, colère ou peur, la déshumanisation de l’autre groupe. La violence de masse devient légitimée et normalisée par la structure étatique.
Pourtant, c’est ce qui nous différencie, le PSS et moi, de Bartov : ne pas utiliser explicitement le terme « État génocidaire », implique qu’Israël reste un pays démocratique, avec un parti socialiste de dix députés.
Des élections libres ont lieu le 27 octobre. Les partis d’opposition (PS, extrême-gauche, partis arabes) ne sont pas interdits de participer à ces élections. La Cour suprême reste un contre-pouvoir, certes vilipendé par Netanyahou.
Bref, il est exagéré de penser qu’Israël est devenu un pays totalitaire, comme le sont des États génocidaires. Pour moi, ce serait notamment faire insulte à des amies vivant à Jérusalem depuis des décennies et qui chaque semaine manifestent contre le gouvernement d’extrême-droite sur des places publiques !
Et faire insulte à des centaines de milliers de citoyens israéliens révoltés par les actions leur gouvernement !
Cette nuance entre dénoncer un génocide et dénoncer un État génocidaire est évidemment trop subtile pour la logique intellectuelle de mon camarade Béguelin.
