J’ai fait paraître dans ArcInfo du 14 août un courrier des lecteurs qui fait suite au long débat avec un camarade socialiste neuchâtelois, en lien avec mon article sur le boycott de Barbara Butch. Ce débat peut être lu dans les commentaires à la fin de cet article du 27 juillet intitulé Le visuel antisémite de la France insoumise pour boycotter Barbara Butch.
Voici ce courrier des lecteurs :
Valoriser la nuance
Plusieurs appels au boycott de musicien·ne·s ou artistes juives et juifs ont récemment eu lieu en Suisse et en France. Distribuer des tracts à proximité des salles de spectacles relève de la liberté d’expression. Par contre lancer des fumigènes du haut d’une galerie ou, en plein air, huer les artistes et les empêcher de jouer dépasse la contestation tolérable.
Ainsi, le Quatuor Jerusalem a pu jouer plutôt sereinement le 22 mars 2026 à La Chaux-de-Fonds. Au contraire de l’Orchestre philharmonique d’Israël à Paris le 6 novembre 2025, interrompu puis ayant pu poursuivre. Ou de la performance de la DJ Barbara Butch à Grenoble le 18 juillet 2026, qui a dû quitter la scène en plein air sous les huées de partisans de Mélenchon.
Non, interrompre un concert, un spectacle ou une conférence ne relève pas de la liberté d’expression, comme l’écrivent sur les réseaux sociaux des personnalités de la gauche suisse romande. C’est d’ailleurs punissable, selon le code pénal suisse.
À l’inverse, que la comédienne française Blanche Gardin soit censurée à cause de son sketch (qui critique l’opinion que tout antisioniste est antisémite) n’est pas plus glorieux.
Je refuse l’idée que la modération soit « déjà une forme de collaboration quand il y génocide », comme on me l’a reproché. Encore faudrait-il être d’accord sur la désignation d’Israël comme « État génocidaire ». Il y a débat sur ce sujet complexe : je n’ai pour ma part jamais utilisé cette expression, comme la majorité de mes camarades socialistes suisses.
« La nuance est le luxe de l’intelligence libre », a écrit Albert Camus. Refuser l’outrance demande du temps, de l’effort et du courage.
Daniel Musy, La Chaux-de-Fonds, écrit le 1er août 2026
Un camarade socialiste de Neuchâtel a publié le 8 août sur Facebook un post, dans son style à lui, critiquant ma position nuancée sur les boycotts d’artistes. Pour lui répondre, je vais résumer ici les réflexions de Pierre Khalfa, publiées le 9 août 2026 sur les réseaux sociaux.
J’ai partagé et je partage avec ce camarade beaucoup de combats : notamment contre l’extrême-droite suisse, l’UDC et pour des augmentations des aides à la culture. Nous sommes aussi d’accord que la politique pro-israélienne du chef de la diplomatie suisse est peu défendable face aux actions de type génocidaire du gouvernement Netanyahou depuis le 7 octobre 2023.
Mes positions sont pourtant inconciliables avec lui sur deux points.
D’abord, il pense qu’interrompre un concert, un spectacle ou une conférence relève de la liberté d’expression ; je me refuse à soutenir et justifier ces boycotts physiques.
Ensuite, traiter indirectement son contradicteur de collabo (la modération étant « déjà une forme de collaboration quand il y génocide »), est exagéré. Être nuancé dans ce qui se passe en Israël depuis octobre 2023 rend, par exemple, aussi justice aux dix camarades socialistes israéliens de la Knesset, je reprendrai ce thème plus bas.
J’ai lu avec grand intérêt un très récent texte de Pierre Khalfa, très proche de Mélenchon (comme l’est le camarade socialiste de Neuchâtel), texte publié le 9 août 2026 sur les réseaux sociaux.
Khalfa, né en 1949, est un économiste, syndicaliste et militant altermondialiste français. Figure de la gauche sociale et critique en France, il est particulièrement reconnu pour son engagement syndical et ses contributions intellectuelles sur les questions économiques, sociales et écologiques. Il a voté Mélenchon lors des dernières élections présidentielles. Il membre actif et membre du conseil scientifique d’Attac France, association dont il soutient les positions altermondialistes.
Khalfa déplore la dérive de certains militants et élus de La France insoumise. Il argumente de façon nuancée et bien plus modérée que certains sectaires, fanatiques de Mélenchon, qui n’acceptent aucune critique. Leur violence sur les réseaux français est patente. J’ai même reçu le 14 août un courriel de l’un d’eux, électeur français vivant dans le canton de Neuchâtel : « Pauvre type ! L’UDC et le RN recrutent ».
Je suis heureux de retrouver dans ce texte de Khalfa, dont voici des extraits, des points de vue que je partage sur cinq thèmes. C’est moi qui ai écrit en gras.
- Confusion entre radicalité politique et mise en scène minoritaire de la conflictualité
La culture politique qui a amené à cette dérive confond recherche systématique d’une mise en scène minoritaire de la conflictualité avec la radicalité politique. (…) Pour ma part, ayant soutenu Mélenchon aux trois élections présidentielles et ayant défendu LFI contre toute accusation d’antisémitisme, je prends cette réaction pour ce qu’elle est, un comportement de petite secte qui en fait nuit à ce qu’il veut défendre.
- L’illégitimité des boycotts physiques contre des artistes non radicalisés
[Il faut discuter] la notion de boycott d’Israël. (…) Tout d’abord, est-ce que cette notion implique automatiquement, comme le disent certains, d’empêcher qu’un évènement se déroule normalement ? La réponse est non. Il faut tenir compte dans toute action de la façon dont elle va être comprise dans une situation politique et des rapports de forces donnés. Ainsi, dans le cas du boycott d’Israël, ce n’est pas la même chose d’empêcher un concert d’un chanteur israélien suprématiste faisant l’apologie du génocide à Gaza comme Eyan Golan que de le faire pour Barbara Butch. Il faut d’ailleurs noter que dans le premier cas, s’il y a eu des manifestations près du lieu du concert, il n’y a pas eu d’intrusion pour empêcher le concert d’avoir lieu.
- Tous les Israéliens ne sont pas des coupables en puissance car il y a des Israéliens minoritaires qui combattent la politique de leur État.
Au-delà du cas de Barbara Butch, la question centrale est de savoir si nous considérons que tout Israélien est un coupable en puissance et que, qu’elles que soient ses prises de positions, il est, puisqu’Israélien, considéré comme un complice de la politique menée par le gouvernement israélien. On passe là de la responsabilité individuelle à la responsabilité collective quel que soit ce que font les individus. Disons-le clairement, il s’agit d’une position réactionnaire qui est sur le fond la même que celle de l’extrême droite, celle-ci considérant par exemple que tout délit ou crime commis par un immigré (ou un musulman) engage l’ensemble des immigrés (ou des musulmans) collectivement (…).
Derrière les critiques [de ce qu’a fait Barbara Butch en Israël], ce qui pointe est que toute activité en Israël serait par nature criminelle. On peut regretter qu’il n’y ait qu’une petite minorité qui en Israël manifeste contre ce génocide, mais même ces personnes continuent à vivre, vont au restaurant, font ou écoutent de la musique, participent à des activités publiques. Doit-on les considérer comme des criminels ? (…)
Au-delà de cette considération morale, considérer tous les Israéliens comme coupables revient à à dire qu’il serait impossible de passer des alliances avec celles et ceux qui, même très minoritaires, combattent la politique israélienne. Vivant en Israël, toutes et tous seraient des sionistes, donc à dénoncer… Il s’agit d’une erreur stratégique majeure. Il est illusoire de croire que le peuple palestinien pourra l’emporter sans une division au sein même de l’État d’Israël. Toute attitude visant à faire de la société israélienne un tout homogène est contreproductive de ce point de vue.
- Il faut reconnaître l’existence d’un fait national israélien, accompagné d’un processus de colonisation.
Nous sommes confrontés, me semble-t-il, à deux types d’attitudes (je ne parle pas ici des défenseurs inconditionnels de la politique israélienne).
a ) Il y a d’un côté, celles et ceux qui au nom de la défense des droits des Palestiniens et de la condamnation de la colonisation de la Palestine ne reconnaissent pas, de fait, l’existence d’un fait national israélien, même si personne ne parle de « jeter les juifs à la mer ». C’est le slogan « la Palestine de la mer au Jourdain ».
b) De l’autre, il y a celles et ceux qui, tout en reconnaissant plus ou moins les droits des Palestiniens, refusent de reconnaître réellement qu’il y a eu un processus de colonisation et d’en tirer les conséquences. C’est la position des sionistes dit « de gauche ».
Pour ma part, je pense que ces deux types de positions sont porteuses d’un double échec : échec de la lutte pour les droits nationaux du peuple palestinien qui est alors incapable de diviser ses adversaires, échec pour la gauche israélienne à présenter une alternative au suprématisme juif en Israël même.
- Critiquer tous les médias et ne pas voir l’antisémitisme du visuel contre Barbara Butch relève d’un comportement de secte : ne pas reconnaître ses erreurs, combattre les points de vue divergents.
La critique des médias met sur le même plan des médias qui ont dénoncé la politique israélienne, quelle que soit leur ligne éditoriale par ailleurs, (Libération, Le Monde, Médiapart, etc.) et les médias réactionnaires de la sphère Bolloré. Cette incompréhension de la nécessité d’une bataille politique dans la sphère médiatique renvoie à un comportement de secte qui considère que toutes celles et ceux qui ne partagent pas intégralement un point de vue sont des ennemis à combattre. (…)
[Ma tribune] ne dit pas que l’action contre Barbara Butch était antisémite. Elle dit que le tract fait à cette occasion reprenait des images classiques de l’antisémitisme. Un des critiques de cette tribune parle à ce propos « d’antisionisme maladroit ». C’est bien le problème car justement on ne peut en la matière se permettre d’être maladroit sous peine de permettre à nos adversaires d’assimiler antisionisme et antisémitisme.
Bref, le mieux aurait été de reconnaître une erreur. Evidemment pour celles et ceux qui ont mené cette action, c’est très difficile. Cependant, on aurait pu s’attendre à un minimum de retour réflexif sur ce qui s’est passé.
Accusé, le 14 août au matin, par le camarade Matthieu Béguelin de fausser la vérité dans mon courrier des lecteurs, je lui réponds avec nuance et modération.
a) Il écrit que « des fumigènes n’ont jamais été « jetés » à la philarmonie de Paris (sic) » : je lui concède qu’ils ont été allumés, ce qui a abouti au même effet, trois interruptions du concert. Plainte a été déposée.
b) Il écrit que « rien de ce qui s’est passé à Grenoble ne tomberait sous le coup de la loi suisse ».
C’est faux de prétendre que l’interruption d’un spectacle ou concert en Suisse n’est pas punissable par le code pénal si le comportement de l’auteur dépasse la simple contestation verbale. Ainsi si des activistes sionistes appellent au boycott d’un spectacle de Matthieu Béguelin à la Plage des Six Pompes et que, lors de la représentation, ils huent, débranchent l’électricité ou agitent bruyamment des pancartes, obligeant le spectacle à être interrompu, ils seront jugés après une plainte légale déposée contre eux car :
- Ils se seraient introduits sur la scène (ou dans une salle privée ou un espace restreint) sans autorisation ou auraient refusé d’en sortir après en avoir été sommés par le responsable ou le propriétaire, en l’occurrence la Plage ou la troupe.
- Leur interruption aurait empêché physiquement l’événement de se poursuivre, restreignant ainsi indûment la liberté d’action de l’organisateur et des artistes.
- Leur perturbation se serait accompagnée de dégradations matérielles (par exemple, jeter de la peinture, détruire du matériel de sonorisation, coller ses mains à une structure).
c) Il écrit enfin que « la majorité de nos camarades ont voté deux résolutions en congrès à Sursee. L’emploi du terme « génocide » y est limpide et participe dès lors de la ligne du parti. Donc, si l’on constate qu’il y a génocide, alors Israël est un État génocidaire. »
Je n’ai jamais écrit que le PSS n’avait pas dénoncé le génocide ; en effet, dans le point 2 de la résolution adoptée le 25 octobre 2025, on lit : « Le Parti socialiste suisse condamne fermement le génocide perpétré par Israël ».
Par contre jamais le PSS n’a parlé d’Israël comme d’un « État génocidaire ». En effet, il parle du « gouvernement d’extrême droite en Israël » dans cette résolution du 25 octobre 2025.
Omer Bartov, historien israélo-américain de la Shoah, dans son dernier livre, Israël, une course vers l’abîme, pense que depuis le printemps 2024 (notamment lors de l’offensive sur Rafah), Israël a basculé vers un État de type génocidaire. Mais il n’utilise jamais explicitement ce terme. Selon lui, l’idéologie extrémiste et destructrice du gouvernement dicte l’action militaire systématique sur le terrain avec destruction des infrastructures vitales, des universités, des déplacements forcés.
Encore plus selon lui (qui ne vit plus en Israël mais qui y est retourné en juin 2024 ), la société israélienne s’est avilie ; pour lui, un État devient pleinement « génocidaire » lorsque ses institutions et le corps social lui-même intègrent, par aveuglement, colère ou peur, la déshumanisation de l’autre groupe. La violence de masse devient légitimée et normalisée par la structure étatique. Bartov n’utilise pourtant pas explicitement le terme « État génocidaire ».
Ma différence avec Bartov est que je crois encore que, sur le papier, Israël reste un pays démocratique, avec notamment un parti socialiste de dix camarades-députés. Des élections libres ont lieu le 27 octobre 2026. Les partis d’opposition (PS, extrême-gauche, partis arabes) ne sont pas interdits de participer à ces élections. La Cour suprême reste un contre-pouvoir, certes vilipendé par Netanyahou. Et le journal de centre-gauche, Haaretz, auquel je suis abonné, n’est pas soumis à la censure. Cependant, je ne nie pas que des discriminations inadmissibles existent entre juifs et arabes dans l’accès aux soins, à l’éducation, aux bunkers de sécurité, aux emplois publics.
Bref, il est exagéré de penser qu’Israël est devenu un pays totalitaire, comme le sont des États génocidaires.
Pour moi, ce serait notamment faire insulte à des amies vivant à Jérusalem depuis des décennies et qui chaque semaine manifestent contre le gouvernement d’extrême-droite sur des places publiques ! Et faire insulte à des centaines de milliers de citoyens israéliens révoltés par les actions leur gouvernement ! Et faire insulte à des partis antisionistes de gauche comme Hadashhttps://fr.wikipedia.org/wiki/Hadash_(parti_politique)
Cette nuance entre dénoncer un génocide et dénoncer un État génocidaire est essentielle. Ce n’est pas la même chose !

Le but de ce commentaire est de présenter le texte de mon cher ami Léo Bysaeth, compagnon philosophique depuis 50 ans, ancien rédacteur de ArcInfo. Dans ce média qui avait publié mon courrier « Valoriser la nuance », Léo a écrit sa réponse qui n’a paru qu’en ligne.
Je vais montrer qu’on peut discuter sa compréhension de Camus dont il tord le sens à son avantage. Par là-même, il tord aussi le sens de mes propos.
« Dans un récent courrier, Daniel Musy revient sur les actions de boycott visant des artistes soutiens d’Israël. L’auteur utilise cette tribune pour s’exonérer du reproche qu’«on» lui a fait que défendre la «modération» serait « déjà une forme de collaboration quand il y a génocide».
Il convoque Camus pour se placer dans le camp de ceux qui pensent bien, parce qu’ils pratiquent la «nuance» et se refusent à l’«outrance». Et de citer : «La nuance est le luxe de l’intelligence libre».
Donc, un esprit libre se reconnaît en cela qu’il pratique l’art consommé de la «nuance». Or, si l’on remet la chair autour de la citation, tout change. Le texte de 1954 traite des reproches que lui ont fait des dirigeants nationalistes arabes sur sa position conciliante.
« Je n’avais pas grand-chose à répliquer (…)», conclut Camus. « Tout au plus aurais-je pu suggérer quelques nuances à mes hôtes, mais la nuance est le luxe de l’intelligence libre. L’intelligence opprimée, elle, va droit à l’évidence. »
Donc, l’«intelligence libre » de Camus n’est pas celle brandie par M. Musy. Au contraire, Camus dit l’évidence de la domination coloniale pour qui la subit. Et qu’être nuancé, c’est un luxe. Le luxe des privilégiés de la Métropole. Le luxe de ceux qui expliquent à journées faites, que «Gaza» c’est «complexe», que «dire génocide c’est compliqué» et que boycotter des figures artistiques qui soutiennent un génocide, ça manque de nuance…
Comme tordre le sens de ce que disait Camus.«
Léo Bysaeth continue sur Facebook :
« Pour que chacun puisse se faire une opinion éclairée sur le contexte de la citation, voici la totalité du texte (in: Œuvres complètes La Pléiade, vol. III, p. 933. Un texte de 1954) :
Vous remarquerez au passage la note d’amertume de Camus sur les trahisons de la gauche à l’égard du mouvement démocratique arabe, qui n’est pas sans faire écho aux positions actuelle d’une certaine gauche face aux revendications palestiniennes. En écho aussi, sa restitution du reproche fait aux élites bien-pensantes qui donnent du colonialisme une vision conciliante. Aujourd’hui, ce même type d’élites continue de tenter de donner d’Israël une vision conciliante, en répétant le mantra qu’Israël reste quand même une démocratie. Ces gens affaiblissent considérablement l’exigence de la justice pour le peuple palestinien. Car le problème n’est pas qu’Israël soit formellement une démocratie, mais bien les actes que commet cet Etat. Et j’insiste bien sur ce point: ce n’est pas le seul gouvernement de Netanyahu qui est en cause, mais bien l’Etat, dont toutes les institutions, à commencer par l’armée et les innombrables officines d’intelligence et de répression et par le parlement même, qui est engagé dans un processus génocidaire et de nettoyage ethnique, avec l’appui moral d’une majorité importante de la population, sans oublier la participation armée de fascistes racistes fanatiques qui harcèlent, détruisent et tuent chaque semaine des civils innocents. »
Voici le texte de Camus :
« Terrorisme et amnistie »
Peu après la guerre, en 1946 je crois, reçu à Tlemcen par les dirigeants d’un mouvement nationaliste arabe, voici ce que j’entendis à peu près et qui me fut dit sans fard. « Nos pires ennemis ne sont pas les Français colonialistes. Ce sont au contraire les Français comme vous. Car les colonialistes nous donnent une idée révoltante mais vraie de la France et vous, vous nous en donnez une idée trompeuse parce que conciliante. Vous nous affaiblissez dans notre volonté de lutter. C’est vous qui nous nuisez le plus.»
Je n’avais pas grand-chose à répliquer à ce petit discours. J’avais d’ailleurs (comme mes interlocuteurs, je le savais), dans la mémoire et sur le cœur, les trahisons successives de tous les partis de gauche sans exception à l’égard du mouvement démocratique arabe. Tout au plus aurais-je pu suggérer quelques nuances a mes hôtes, mais la nuance est le luxe de l’intelligence libre. L’intelligence opprimée, elle, va droit à l’évidence. Après tout, me disais-je, quoi de plus évident. Nous autres Français libéraux prêchons la fraternité et pendant que les libéraux arabes nous écoutent avec attendrissement, les voilà matraqués.
Pourquoi raconter cela? Parce que le jour où ce sentiment a surgi dans la conscience politique arabe, de ce jour-là le terrorisme était né. Le terrorisme naît de la solitude, de l’idée qu’il n’y a plus de recours, que les murs sans fenêtres sont trop épais, qu’il faut les faire sauter. C’est ainsi que nous autres, libéraux, nous ne sommes pas seulement responsables de la répression. Par contrecoup, nous sommes responsables aussi de ce qu’il y a de pire dans le terrorisme. Ces enfants français abattus à coups de revolver et ces colons isolés qu’on massacre sans coup férir. (Il faut connaître la solitude du bled pour imaginer l’horreur de ces journées.) C’est pourquoi, selon moi, l’heure n’est plus aux discours sur la fraternité, mais aux actes positifs. L’action pour l’amnistie en est un, à la condition qu’elle ne fasse pas silence sur le terrorisme et qu’elle en explique au contraire les origines tout en en condamnant les conséquences. Sauver des vies et des libertés du côté arabe revient a épargner des vies du côté français, et à arrêter, par le seul moyen qui nous soit offert, la surenchère dégoûtante entre les crimes. C’est ainsi que nous aiderons, non pas à la fraternité, puisque ce mot donne à rire aujourd’hui, mais à la survie de deux peuples et aux chances de leur entente future. Tout autre politique n’amènera pas seulement la mort inutile de Français et d’Arabes; elle accentuera la solitude arabe et la solitude française et le malheur de deux peuples.
« Terrorisme et amnistie » est donc un texte écrit par Albert Camus au printemps 1954, dans le contexte de la situation en Afrique du Nord avant le déclenchement officiel de la guerre d’Algérie.
En 1954, un comité présidé par l’islamologue Louis Massignon demande la grâce et l’amnistie pour les militants indépendantistes emprisonnés. Camus apporte son soutien à cette démarche en rédigeant ce texte, plaidant pour l’amnistie afin de briser l’engrenage de la violence et de la répression.
Jeanyves Guérin, https://doi.org/10.3917/kart.berth.2021.01.0017 affirme en 2021 que Camus est l’un des premiers intellectuels à avoir réfléchi sur la pratique du terrorisme. Il a traité le sujet en dramaturge, en essayiste et en journaliste citoyen. « Ses écrits datent, le monde a changé, mais il est « une référence de justesse et de mesure » sur le sujet. »
De grandes figures comme Jean Genet ou Sartre, thuriféraires de l’action violente comme réponse au colonialisme, n’ont pas manqué. Dans les années 1970, dix ans après la mort de Camus, tout un discours « terroristique » d’extrême gauche a justifié la violence, a exalté la lutte armée. La cause était juste. Tous les coups étaient permis contre les entités maléfiques : l’impérialisme, le capitalisme et la bourgeoisie.
Camus est de ces écrivains qui ont le souci du monde, selon Guérin, Il soumet l’événement à l’exigence critique. « L’effort d’exactitude », « la recherche de nuances » sont essentiels à l’exercice de la pensée. En cela, il est philosophe. Il l’est aussi en posant des principes.
Dans un texte intitulé De « L’Express » au « Premier Homme » : Camus journaliste et écrivain de la guerre d’Algérie, . https://www.persee.fr/doc/pubp_1242-7888_2005_ant_48_1_3243 Anne Chaurand-Teulat, écrit en 2005 que pour Camus, « le terrorisme naît de la solitude, de l’idée qu’il n’y a plus de recours, que les murs sans fenêtres sont trop épais, qu’il faut les faire sauter ». Il y voit l’expression d’un désespoir politique et d’une impasse institutionnelle.
Même lorsqu’il comprend la genèse psychologique et politique du geste terroriste, Camus refuse de légitimer le meurtre des innocents. Dans sa continuité de L’Homme révolté ou de sa pièce Les Justes, la violence ne peut devenir une règle ou une idéologie destructrice sans perdre toute justification morale.
Donc dans ce texte, contrairement à ce que Léo écrit, Camus relève que « la nuance est le luxe de l’intelligence libre » mais surtout que l’oppression pousse les camps opposés à un manichéisme aveugle. Quand il écrit que « l’intelligence opprimée, elle, va droit à l’évidence », ce n’est pas valoriser les nationalistes algériens adeptes du terrorisme. Demander l’amnistie, c’est tenter de rouvrir un espace pour cette intelligence et cette conciliation avant que la spirale de la terreur ne devienne totale.
Or, Léo écrit que « l’«intelligence libre» de Camus n’est pas celle brandie par M. Musy. Au contraire, Camus dit l’évidence de la domination coloniale pour qui la subit. Et qu’être nuancé, c’est un luxe. Le luxe des privilégiés de la Métropole. Le luxe de ceux qui expliquent à journées faites, que «Gaza» c’est «complexe», que «dire génocide c’est compliqué» et que boycotter des figures artistiques qui soutiennent un génocide, ça manque de nuance… ».
Je tordrais donc le sens de ce que disait Camus.
Léo ferait bien, comme lui suggère Antoine Chollet, de « prendre sérieusement en compte ce que dit Camus. Et en comprenant quelles sont les positions pendant la guerre d’Algérie qui correspondent aux opinions les plus bruyantes aujourd’hui sur le conflit au Moyen Orient, et qui n’étaient évidemment pas celle défendue par Camus ? »
S’opposer à ce que des artistes juifs soient physiquement empêchés de jouer en Europe (comme s’opposer à ce que des artistes antisionistes soient censurés), c’est briser la spirale de l’intolérance !
Je n’accepte donc pas du tout le reproche consistant à m’accuser d’écrire qu’« Israël reste quand même une démocratie. Ces gens [dont je fais partie pour Léo] affaiblissent considérablement l’exigence de la justice pour le peuple palestinien ».
C’est un tour de passe-passe argumentatif car Léo sait très bien ce que beaucoup d’intellectuels qu’il admire et qui interviennent sur Facebook, pensent des élections du 27 octobre : « Si Netanyahou et sa clique raciste sont réélus, les choses seront indiscutables : Israël, dans son ensemble, en tant que nation, ayant élu des gens qui revendiquent leurs meurtres, et le meurtre de ceux qui, comme dit Ben Gvir, « ne sont pas des menaces aujourd’hui mais peuvent le devenir » (ce qui est une citation, revendiquée ou non, de Himmler), sera devenu une société d’assassins. » (André Markovitz, 22 août 2026).
De plus, Léo tombe sous la critique de ce que Pierre Khalfa écrivait le 9 août 2026 : « Au-delà du cas de Barbara Butch, la question centrale est de savoir si nous considérons que tout Israélien est un coupable en puissance et que, qu’elles que soient ses prises de positions, il est, puisqu’Israélien, considéré comme un complice de la politique menée par le gouvernement israélien. On passe là de la responsabilité individuelle à la responsabilité collective quel que soit ce que font les individus. Disons-le clairement, il s’agit d’une position réactionnaire qui est sur le fond la même que celle de l’extrême droite, celle-ci considérant par exemple que tout délit ou crime commis par un immigré (ou un musulman) engage l’ensemble des immigrés (ou des musulmans) collectivement (…). »
En fait, cette « dispute » philosophique et politique m’a rendu encore plus proche de Camus et plus éloigné des partisans à tout crin de Mélenchon.
Pour terminer, je leur rappelle que je suis d’accord avec le PS suisse qui a dénoncé le génocide le 25 octobre 2025.
Que je soutiens les luttes menées par le PS israélien.
Et que je refuse de considérer que boycotter physiquement un artiste, juif, musulman, sioniste ou antisioniste, relève de la liberté d’expression.
Depuis l’article d’octobre 2023 où Léo s’était exprimé sur mon blog, j’ai écrit sur le conflit Israël/Palestine beaucoup d’articles https://danielmusy.net/tag/israel-palestine/ qu’on peut lire, comme celui-ci.