L’écrivain, philosophe et journaliste Albert Camus (1913-1960) nous sert de boussole : modéré, il valorise la nuance. Avec lui, nous arrivons peut-être à nous situer sur le thème Israël-Palestine. Cet article est écrit en langage simplifié.
Mon courrier des lecteurs « Valoriser la nuance » a été fortement critiqué par des partisans, français et suisses, de Jean-Luc Mélenchon. L’un d’eux m’a même envoyé un courriel : « Pauvre type. L’UDC et le RN recrute. »
D’autres m’ont reproché d’avoir tordu le sens d’une citation d’Albert Camus : « La nuance est le luxe de l’intelligence libre. ».
Ce reproche n’est pas fondé.
Cette citation est tirée d’un article de Camus paru en 1954, juste avant le début de la Guerre d’Algérie. Cet article, « Terrorisme et amnistie », défend l’amnistie pour des militants algériens indépendantistes emprisonnés.
Camus a vécu en Algérie, colonisée par la France de 1830 à 1962. Il y est né en 1913 et l’a quittée en 1940. Mais il y est revenu plusieurs fois jusqu’à sa mort accidentelle en 1960. Tout au long de sa vie, il s’est défini comme homme de gauche, mais pas marxiste. Il fut déchiré entre sa qualité de Français et son attachement à sa région natale.
Il a rêvé d’une Algérie où Français et Arabes coexisteraient. La gauche marxiste de l’époque, avec Jean-Paul Sartre, dira que la pensée de Camus est inefficace et déconnectée de l’Histoire : ce n’est qu’un « bourgeois ».
Camus a toujours été modéré avec des propos nuancés, comme dans son article de 1954. Celui-ci évoque une conversation, en 1946, avec des dirigeants d’un mouvement nationaliste arabe. L’écrivain est conscient que « la nuance est le luxe de l’intelligence libre ». Juste après dans son texte, il écrit que « l’intelligence opprimée, elle, va droit à l’évidence ».
« L’évidence », pour les nationalistes algériens, est l’action violente et le terrorisme comme des réponses à leur oppression. Camus se rend bien compte que sa pensée libre est celle d’un Français, vivant dans un pays libre, un pays colonisateur aussi. Il comprend aussi que des hommes opprimés ne soient pas nuancés. Mais il ne peut justifier l’action violente et le terrorisme comme réponse à la colonisation. De même, il est indigné par la répression française sur les nationalistes (« les voilà matraqués »). Bref, Camus a toujours refusé l’outrance ! Comprendre que Camus soutient les actions violentes des nationalistes est une grave erreur.
Dans son texte de 1954, Camus affirme que les partis de gauche ont trahi. Il faut connaître le contexte historique pour comprendre cela. Le Parti communiste algérien (PCA) a fait de l’indépendance sa priorité absolue dès 1954. Le PCF en métropole a plutôt défendu la fin des combats et la négociation. Il faut attendre la fin des années 1950 pour que le PCF change de position. Il se prononce alors clairement pour le droit des Algériens à disposer d’eux-mêmes et à l’indépendance. On comprend donc que Camus avait une position particulière en 1954, avant le début de la Guerre d’Algérie.
On me reproche donc d’avoir tordu le sens de Camus. D’abord, une internaute sur Facebook croit que Camus « interroge ce luxe de la nuance », pour le critiquer. Non, c’est faux ! Camus est conscient qu’il est Français et que les Algériens lui reprochent son point de vue conciliant. Mais il revendique la nuance !
Un autre internaute mélenchoniste pense que Camus sous-entendrait « l‘évidence de la domination coloniale pour qui la subit ». D’accord, mais l’écrivain refuse absolument le terrorisme et la violence comme réponse à cette domination. Il cherche à construire des ponts entre les indépendantistes et les gouvernements français successifs de la 4e République.
En quelque sorte, le débat d’aujourd’hui entre les mélenchonistes et les socialistes fait écho aux débats des années 1950-1960.
Je me sens assez proche d’Albert Camus. Il était indigné par les gouvernements colonialistes français. Mais il était aussi indigné par les attentats terroristes commis par les nationalistes.
On ferait bien aujourd’hui de « prendre sérieusement en compte » ce que dit Camus, comme l’écrit Antoine Chollet, politologue et chercheur à l’Université de Lausanne.
Quelles sont les positions pendant la guerre d’Algérie qui correspondent aux opinions les plus radicales aujourd’hui sur le conflit au Moyen Orient ? Certains intervenants lors de l’université d’été de la France insoumise le 23 août 2026 ne seraient évidemment pas défendus par Camus. J’ai choisi trois exemples de paroles radicalisées.
- Raphaël Arnault, député LFI, cofondateur de la Jeune Garde antifasciste : « Qu’est-ce que tu penses de l’ordre social, de l’exploitation capitaliste, du racisme, du patriarcat ? Si tu n’es pas capable de répondre de façon radicale alors tu n’es pas de gauche, camarade ». La gauche non radicale, donc, n’est pas de gauche. On faisait déjà ce reproche à Camus !
- Salah Hamouri, avocat franco-palestinien, militant pour les droits des Palestiniens et porte-parole d’Urgence Palestine : « Il y a un lobby sioniste énorme en France. La France est le pays où il y a le plus grand lobby sioniste après les États-Unis (…) Beaucoup des riches ici, qui font partie du lobby sioniste, du CRIF, ont de l’influence sur les médias français : on ne parle pas de la Palestine dans les médias français. » Lobby sioniste ou lobby juif ? Cet antisémitisme caché effraierait Camus.
- Une juriste franco-palestinienne et membre de la Legal Team Antiraciste, lors d’une table ronde : « Oui, il faut abroger le délit d’apologie du terrorisme ». L’apologie du terrorisme deviendrait donc légale. Impensable pour Camus.
Je vous remercie de m’avoir lu. Je pense avoir expliqué pourquoi je n’ai pas tordu la pensée de Camus dans mon courrier des lecteurs du 14 août.



