De la difficulté en politique de lutter contre les œillères des pouvoirs publics 


Le retour annoncé des trolleybus sur trois lignes chaux-de-fonnières toujours équipées fait réfléchir sur la difficulté de se faire entendre en politique face aux œillères des pouvoirs publics.

Il est piquant de relever que le directeur de TransN, Pascal Vuilleumier, fait en 2022 une demande d’achat au canton alors qu’en 2014 il plaidait pour l’abandon des lignes chaux-de-fonnières.

Quelles sont ces oeillères ?

La première œillère est la mauvaise volonté des entreprises parapubliques. Jamais les anciens TC (Transports en commun) chaux-de-fonniers ni TransN n’ont été des partisans de l’écologie. Déjà en mai 2001, le directeur PLR Jean-Michel von Kaenel écrivait dans une tribune libre de L’Impartial : on « oppose le trolleybus à l’autobus au nom de l’écologie. Nous comprenons son souci, mais malheureusement, on se trompe de combat: un report partiel du trafic individuel motorisé sur les transports publics aurait un impact bien plus positif sur notre environnement que le remplacement des autobus utilisés par les Transports publics de La Chaux-de-Fonds (TC) par des trolleybus (…)A l’investissement, le trolleybus est deux fois et demi plus cher qu’un autobus de grandeur comparable; le premier est un produit artisanal, le second industriel; à l’exploitation, il coûte entre 65 et 80% de plus (…)Les contraintes liées au réseau des lignes aériennes sont élevées et non compatibles avec la souplesse d’exploitation indispensable (fermeture de routes, détournements, courses de renforts, courses spéciales, présence de givre, …); ces contraintes nécessitent d’entretenir un parc d’autobus de remplacement en parallèle de celui des trolleybus (…) Nous rappelons (…) que le mandat de la compagnie n’est pas de faire rouler à tout prix des trolleybus, mais de répondre d’une part à la demande en transport de notre clientèle et d’autre part aux contraintes et réalités économiques. Quel bla-bla gestionnaire sans vision !

Les mêmes arguments (coûts plus élevés, utilisation rigide) étaient ressassés en juin 2014 par TransN lors de cette fameuse soirée où le Conseil communal a décidé de retirer son rapport sur l’abandon des trolleys et de créer une commission de réflexion.

Dans un article consacré à cette séance et expliquant l’expérience genevoise des trolleybus pouvant percher et dépercher, j’écrivais : « Mercredi, j’ai passé seul ma journée à Genève pour essayer ces trolleybus et me faire expliquer leur fonctionnement. Il ne restait, en soirée, plus beaucoup d’arguments au directeur de TransN pour convaincre les 15 élus présents à la séance d’information, organisée par le Conseil communal, qu’il fallait abandonner les trolleys à La Chaux-de-Fonds. C’est pourquoi le Conseil a sagement décidé de retirer son rapport du lundi 30 juin. Une commission législative sera constituée pour approfondir la question et surtout ne prendre pour argent comptant toutes les explications des spécialistes de Transitec de la HEG de Bienne et de TransN. Nous saluons leur travail mais nous voulons confronter les points de vue, les expertises et les expériences. L’immense faiblesse du rapport commandé par le Conseil communal est qu’il ne prend aucun exemple d’autres villes suisses et mondiales. En Suisse, presque toutes les villes (sauf Bâle et Lugano, qui, comme la nôtre avaient d’anciens directeurs trolleyphobes) reviennent au trolley ou le développent. La ville de Montréal va introduire des lignes de trolleys dès 2017. Les abandonner est un acte irréversible, contraire à l’élémentaire principe de précaution qui doit nous guider : qui sait combien coûtera le pétrole dans dix ans ? »

La deuxième œillère est la prétendue autorité d’experts divers. En juin 2014, des rapports d’experts avaient été présentés aux élus et je me souviens d’un argument d’autorité mis sur la table, dans un langage plus diplomatique que ceci : « vous, vous n’y connaissez rien, nous oui ! » La grande idée de ces doctes messieurs il y a huit ans était que les trolleybus sont dépendants des lignes de tension électriques pour circuler. Le représentant de Transitec avait même déclaré qu’en « cas de manifestation, il n’y pas de déviation possible pour les trolleybus » . De même, on nous expliquait qu’une place de la gare « sans fils ni mats » était rendue impossible d’accès aux trolleybus. En leur montrant qu’il existait à Genève et ailleurs des trolleybus à perchage et déperchage automatiques, nous avions cloué leurs becs à ces experts.

La troisième œillère fut dans cette saga l’obsession urbanistique de la pureté. Inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco pour son urbanisme horloger, notre ville a vécu ces dernières dans la phobie des fils. L’urbaniste communal voyait dans les lignes électriques des trolleybus une pollution visuelle de la beauté urbaine. Il pensait que des autobus électriques se rechargeant à leur terminus seraient l’idéal. Jusqu’au jour où il se rendit compte, lors d’une visite dans une grande ville suisse utilisant cette technologie, que les machines à recharger étaient très bruyantes.

Imaginez combien il est difficile pour un Conseil communal non spécialisé dans les questions de transport de prendre les décisions adéquates. Face aux multiples discours de ses partenaires (ceux de TransN à qui il exprime ses préférences, ceux des experts qu’il mandate mais qui travaillent dans l’optique présupposée de leur commanditaire, ceux de ses urbanistes et chefs de service qui font valoir leur vision parfois étroite), il peut se perdre comme en 2014.

Ces œillères figent les positons et empêchent d’envisager le futur de manière différente, plus écologique, moins tournée vers les économies financières à tout prix. Comment l’élu·e au législatif doit-il agir ? Se fâcher et abandonner, faire finalement confiance aux responsables, les mettre en demeure par des postulats ou des motions ? En juin 2014, avec quelques popistes et des Vert·e·s, un peu moins de socialistes, nous avions fini par prendre le taureau par les cornes et taper sur la table.

Comme si, dans cette histoire qui finit bien, ça avait été la seule manière d’en arriver là où nous sommes aujourd’hui : la fierté de nous être « battus jusqu’à la mort » pour sauver les trolleybus à La Chaux-de-Fonds.

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