Le dépit compréhensible de Jean Fehlbaum


Jean Fehlbaum, de Saint-Aubin, n’a pas été réélu député PLR le 18 avril. Dans ArcInfo du 22 avril, il exprime un dépit compréhensible, voire émouvant. Il n’a rien vu venir ! Tâchons d’expliquer les multiples raisons pour lesquelles lui et tant d’autres candidats masculins du littoral ont été largement devancés par d’autres colistier-ère-s, notamment des femmes plus jeunes des Montagnes et du Val de Travers.

« Je ne m’y attendais pas vraiment, je ne pensais pas avoir démérité (…), j’ai de sérieux doutes sur l’efficacité de cette réforme », dit-il à ArcInfo.  Dans un post Facebook, il écrit : « Le haut du canton n’ayant pas soutenu les candidats du littoral, nous passons tous deux [avec Bernard Schumacher] à la trappe ».  

Ingénieur, président de la commission « Énergie » du Grand Conseil, M. Fehlbaum a beau jeu de rendre le Haut responsable de sa défaite, en pure personne du Bas. C’est plus compliqué que cela et tant la responsabilité de son parti que la sienne propre sont les principaux facteurs de son « passage à la trappe ».

  1. La responsabilité efficace du PLR pour le libre choix de tous ses électeurs

De manière fine, marquante et « efficace », le PLR a mis en tête de sa liste ses vingt-neuf candidates, ce qui les a notablement favorisées puisque nombre d’entre elles ont été réélues (ex. Sloane Studer du Val de Travers) ou élues pour la première fois (ex. Sarah Curty de La Chaux-de-Fonds). Ainsi dix-sept députées ou députées suppléantes du PLR sur trente-sept sont des femmes et cinq seulement ont plus de soixante ans ! M. Fehlbaum en a soixante-trois et est un homme ! Comme tant d’entre nous !

2. Les effets inattendus de la circonscription unique

Je l’écrivais le 8 mars« l’élection du 18 avril est à très hauts risques car le nouveau mode de répartition pourrait théoriquement amener à des disparités régionales inattendues ». Le déséquilibre régional que j’imaginais en défaveur des Montagnes et du VDT s’est produit à l’envers ! Avec cinquante-huit député-e-s, ces deux régions, périphériques dans l’esprit de Jean, sont devenues centrales.

La réforme et ses effets inattendus et paradoxaux font douter les « battus » de son « efficacité » lors de ce premier essai. La répartition par district garantissait l’équilibre, la circonscription unique plus du tout. Des notables du littoral, se croyant élus de droit divin, auraient-ils de la peine à admettre que leurs collègues majoritaires des Montagnes et de Val-de-Travers travailleront aussi pour l’intérêt commun qu’ils ont plébiscité quand il s’est agi d’accepter ladite réforme ?

3.  Comment les électeurs de la Chaux-de-Fonds ont voté

J’ai eu le privilège de représenter le parti socialiste pour contrôler le scannage des bulletins électoraux le 18 avril de 6 heures à 13 heures au 13e étage d’Espacité. Sous la neige qui tombait, j’ai vu passer sur un écran les images de près de trois mille bulletins « Grand Conseil ». Avec un responsable administratif communal, nous devions scanner des tranches de cent à cent cinquante bulletins, vérifier qu’ils étaient tous dans le bon sens et les insérer finalement dans des enveloppes. Ainsi scannés, ils étaient analysés à Serre 23 par une cinquantaine d’employés communaux qui les introduisaient dans le système informatique cantonal. Quinze étudiants sortaient les bulletins de leurs enveloppes pour préparer le scannage. L’organisation impeccable de ce dépouillement et la sécurité absolue garantie à l’électorat m’ont impressionné.

Deux prémisses que je mettais en avant le 8 mars se sont avérées opérantes :

  1.  « Un biffage important des candidats des autres régions par les électeurs d’une région souhaitant soutenir ses candidats ». Beaucoup de bulletins de ma ville ont montré tous les candidats du littoral biffés ;
  2. « Une augmentation très importante du vote nominal sur les listes sans dénomination » : plus de 20 % des bulletins à La Chaux-de-Fonds !

Une troisième manière de voter est largement observable dans ma commune et dans le canton : des listes sans dénomination contenant cent femmes ou des listes de partis avec tous les hommes biffés.

3.  Le résultat de Jean Fehlbaum sur les listes sans dénomination

« Sur plus de 500 candidats, combien sont-ils au courant du système électoral qui leur permettrait d’être élus ? (…) Recevoir des suffrages complémentaires sans trop être tracé sur la propre liste de son parti est la seule manière pour un candidat d’être élu ». Ce que j’écrivais le 8 mars s’est parfaitement réalisé avec Jean Fehlbaum et je souhaite le démontrer en comparant ses résultats avec ceux de ses colistières Sarah Curty (nouvelle députée de La Chaux-de-Fonds, 12e de la liste PLR avec 10454 voix) et de Sloane Studer (députée du Val de Travers réélue, 24e de la liste avec 10333 voix). Jean a terminé 51e avec 10050 voix.

Pour me suivre dans mon analyse, il faut consulter le tableau ci-joint. Il a été élaboré à partir des documents EXCEL téléchargeables sur le site cantonal et présentant la provenance des suffrages de chaque candidat-e.

On peut ainsi recevoir ou perdre des suffrages de quatre manières :

  • Recevoir des suffrages provenant d’une liste compacte. Sarah, Sloane et Jean ont reçu chacun-e 6346 suffrages puisque 6346 bulletins PLR ont été glissés dans les enveloppes sans être modifiés.
  •  Ne pas être trop tracé sur sa liste. Sans entrer dans les détails, on constate dans la colonne 1 que Sarah a été plus tracée par les électeurs PLR que Sloane et Jean. Normal, elle était une nouvelle candidate et la prime va aux sortant-e-s qui ont fait du bon travail ! Ainsi Jean gagne 137 suffrages sur Sarah et a 11 suffrages de moins que Sloane.
  • Recevoir des suffrages provenant de listes d’autres partis. L’électeur a le droit de rajouter sur la liste d’un autre parti des nom PLR. S’il est socialiste ou vert, il doit en tracer plusieurs puisque les listes PS et verte comptaient 100 candidat-e-s. Entre Sarah, Sloane et Jean, la différence se voit nettement. Lui qui est moins tracé que Sarah a aussi un moins grand réseau en dehors de son parti. Il n’est très connu et respecté qu’à La Grande Béroche puisqu’il y termine premier PLR. En tout il reçoit 137 suffrages de ce type, Sloane 158. Sarah, infirmière en pleine période du Covid, très présente sur les réseaux sociaux, jeune maman de deux enfants, conseillère générale de La Chaux-de-Fonds, fille du député René Curty, fait chez nous la différence avec Sloane et Jean puisqu’elle reçoit 335 suffrages PS-POP-VE-SOL-UDC-VL-CE-PEV-APE contre 137 à Jean. Se voit alors toute la différence entre ces deux candidat-e-s : un homme âgé d’une commune sans grands liens avec les autres communes du canton, et une jeune femme dynamique d’une métropole et d’une région de 50 000 habitants.
  • Recevoir des suffrages provenant d’une liste manuscrite. Ici Jean, par ignorance ou présomption, n’arrive pas à mobiliser ses électeurs qui ont beaucoup moins ajouté son nom sur une liste manuscrite. Les deux jeunes femmes creusent l’écart avec lui. Certes, il reçoit 103 voix de ce type dans sa commune mais son total n’est que de 591 suffrages complémentaires. Sloane a fait un carton dans sa commune avec 339 suffrages complémentaires, ce qui la place troisième à VDT. Elle en reçoit encore 458 de ce type. Sarah crève l’écran et creuse un écart déterminant avec Jean et Slonae car sur la liste PLR de La Chaux-de-Fonds, elle est quatrième sur 100, recevant 710 suffrages complémentaires dans sa ville. Dans les autres communes, elle en reçoit 284, soit beaucoup moins que Jean et Sloane ! Jean a donc reçu à CDF 464 suffrages de moins que Sarah sur des listes manuscrites et 140 de moins que Sloane. 

L’effet « femme », « jeune » et « montagnard » est constitutif de cette première élection du Grand Conseil dans la circonscription unique et explique l’avance de 454 voix de Sarah sur Jean ! Sous cet angle on peut concéder qu’elle est une élue favorisée parce qu’elle est du Haut ; elle est surtout une jeune femme à la capacité de mobiliser ses électeurs potentiels, cher Jean ! Elle devance même son propre père député René qui termine presque avec le même nombre de suffrages que vous !

Votre dépit est compréhensible, voire émouvant pour moi, votre presque contemporain qui reconnais le méritoire travail que vous faites pour le développement durable dans notre canton. 

Mais, sous-tendue par une vision biaisée qui ne prend pas en compte votre propre part dans votre non réélection, votre amertume m’étonne, venant d’une personne libre et responsable ! 

Je vous souhaite une bonne continuation de vie politique…

Cet article est dédié à Madame Julie Jeannet du Courrier qui a eu la gentillesse de me contacter jeudi 22 avril pour son article sur le centre pluriel neuchâtelois.

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