François Egli à travers Etienne Farron : quel « artiste » !


Donner une existence à des paroles de personnalités, vivantes ou disparues. Telle est l’ambition des Éditions SUR LE HAUT à travers de récentes publications. Avec La vie – pas toujours – facile de François Egli, son ami Etienne Farron a construit une « fiction délirante d’une vie d’artiste« . Un « artiste » dans ses fantaisies, au sens germanique du concept. Un fantaisiste qui habite ce livre-météorite tombé du ciel.

Il existe plusieurs manière de faire vivre dans un livre les paroles des autres, vivants ou diparus. L’écoute patiente de leurs souvenirs peut être fictionnalisée (feu Edgar Tripet raconté par Claude-Eric Hippenmeyer, son ancien élève puis collègue); ils peuvent être évoqués dans un entretien journalistique (Charles De La Reussille interrogé par Robert Nussbaum, à paraître prochainement); ou ils sont retranscrits tels quels par un ami qui se charge ensuite de l’organisation fictionnelle et documentaire. Tel se présente La vie – pas toujours très facile – de François Egli, histoire et confidences d’un artiste, tombées d’une vingtaine de cassettes sur près de 270 pages.

photo FE EF

Ce livre hors normes, qu’aucune maison d’édition traditionnelle n’aurait pris le risque de publier, fait voir aux lecteurs le monde à l’envers des convenances et des références habituelles. Le monde de l’art, les grandes oeuvres et les grandes institutions, sont saisis comme on voit le Grand Combin d’Aoste : de l’autre côté du versant habituel.
 
 
Le lecteur devra donc accepter ce contrat de lecture particulier : plonger dans les fantaisies d’un artiste. L’artiste qui, par son flair, son oeil, sa main et ses jambes, son esprit, est rapide et surprenant à concevoir des choses nouvelles. Dans sa forme libre, ce livre – et la vie même de François Egli – est donc bien une fantaisie, dans le sens musical du terme: « une composition d’allure libre, brillante, proche de l’improvisation, soit en raison d’un tempo libre, soit par une manière de composer« . Pensons aux Fantaisies de Mozart, Chopin, Schumann et Brahms.
 
 
Et regardons pour commencer une « fantaisie » visuelle d’Egli, qui parle peu de ses créations. C’est ici Enfance de l’art qu’Etienne Farron a eu la bonne idée d’intégrer dans un cahier iconographique placé au milieu de son ouvrage. Jeux visuels comme improvisés, primitivisme apparent à la Paul Klee.
oeuvre egli 1Tout notre artiste est là, à la main leste et habile qui constuit aussi des faux plafonds quand il doit gagner sa vie en Espagne, main qui tient les fourchettes de gueuletons et les verres de phénoménales foires. L’Espagne, de 1982 à 2009, fut la seconde patrie de François, exubérante, excessive, baroque dans ses contrastes entre la « dèche » et le luxe.
 
 
« À Saragosse, j’ai passé du Ritz au carton, et du carton au triomphe. Je m’en fous, quand tu sais que tu t’es déjà fait tous les palaces, tu dors fastoche dans un carton. Quand tu n’as jamais dormi de ta vie dans des palaces et tout, ça doit être nettement plus chiant. En tout cas moi, j’utilisais ça pour m’amuser de mon sort, et pour supporter mon sort. Et puis j’étais encore plus fort le matin. Je me levais, j’allais boire un café au lait, et puis c’était reparti pour la journée. Enfin bref.« 
 
 
L’artiste est donc souvent clown et clochard, vedette et histrion, qui amuse les galeries, qui fatigue ses guiboles à errer sur des routes désertes ou à arpenter des plages nocturnes imbibées de stupéfiants.
 
 
Artiste aussi à l’esprit prompt à séduire un acheteur de tableaux de valeur, à clouer le bec de conservateurs de musée et d’avocats véreux. Ainsi, le récit de la fameuse vente aux enchères du Noirmont en 2009 frôle l’anthologie avec le fameux Saut du Doubs de Charles L’Eplattenier et l’Helvetia de Courbet, séquestrée puis endommagée par des douaniers.
 
 
Egli a tout vécu ce que peut vivre un homme fréquentant les milieux de l’art : galeries, ventes aux enchères, collections privées, chefs-d’oeuvre de l’art. Il est doué d’un flait phénoménal pour sentir l’acheteur potentel de belles oeuvres d’art. Il possède également un génial oeil artistique capable de saisir mieux qu’un historien de l’art l’infinie valeur des oeuvres, d’un Zurbarán par exemple.
 
 
« Et un Zurbarán, c’est une merveille. C’est d’une beauté, mais c’est les grands classiques. Comme ce peintre bossait en général pour l’église, l’Agneau mystique (Agnus Dei) de Zurbarán c’est juste un des chefs-d’œuvre de tous les temps de la peinture. Cette espèce d’agneau sur un fond noir, il a une sorte de lumière intérieure qui donne les frissons. Dans tous ses tableaux, tu vois les veinures des ongles ! Quand tu vois la main dans ses grands portraits de cardinaux, dont il a le secret, il en a fait énormément, tu vois toutes les soieries bouger, la transparence, je te dis, tu vois les veines qui sont dans l’ongle. C’est la perfection. Il a fait d’autres tableaux, dont une ou deux natures mortes. Ce sont deux ou trois coings, dans un plat en argent ou en étain, du métal, que tu devines. C’est la plus belle nature morte qui ait jamais été faite. »
 
 
L’oeil de cet « artiste » est intraitable quand il juge de mauvais accrochages ou de piètres musées comme la Fondation Gianadda.
 
 
« Mais en plus, je veux dire Gianadda a le désavantage d’avoir ses salles d’exposition dans un tombeau, qui n’a pas de lumière, qui n’a pas de place, qui n’a pas de recul, je veux dire c’est un désastre. Tu vois Chagall à Gianadda, c’est juste la grosse m… ! Les tableaux de deux mètres sur deux qui sont à dix centimètres du suivant, que tu peux pas voir parce que, comme tu as un chemin d’un mètre cinquante pour t’échapper du tableau et si tu te mets dans les un mètre cinquante les gens te passent devant et tu ne vois plus rien… Donc tu es poussé, tu as juste de quoi regarder ce qui est à ta hauteur, c’est du gâchis, du gâchis ! Par contre, les pièces qu’ils amènent sont des pièces exceptionnelles. Simplement c’est tellement mal montré que ça te… Alors moi, ce qui m’a toujours tué, c’est que les gens sont tellement cons et tellement snobs, ils te disent « ah c’est ce que j’ai vu de mieux, la Fondation Gianadda » alors que c’est du gâchis. C’est que les gens n’ont rien vu. Si ce que tu as vu de mieux au monde c’est la Fondation Gianadda, c’est que tu n’as rien vu du tout de toute ta vie. Parce que personne n’ose dire, est-ce que tu as déjà entendu quelqu’un dire qu’une exposition de Chagall était nulle à chier ? Ou même de Picasso ? Eux, ils arrivent à rendre des expositions de Picasso nulles ! Par l’effet muséographique qui est nul ! »
 
Cette vie délirante devient donc fiction quand Egli la raconte. Comme Stendhal dans La Vie d’Henry Brulard, cité par Etienne Farron, ( «Je ne puis pas donner la réalité des faits, je n’en puis présenter que l’ombre.»), Egli laisse dans l’ombre sa « vraie » vie. Quelle conscience de soi a-t-il de lui-même, quelle terreurs, obsessions ou désirs secrets l’habitent, quelle vie amoureuse, voire sexuelle a-t-il vraiment vécue ?
 
En bon fils de son père vigneron à Bôle, un merveilleux homme protestant que j’ai eu le bonheur de connaître en dégustant ses pinots et chardonnays, François est pudique. L’artiste demeure devant nous, l’homme s’efface dans son logis secret et nous laisse à ses délires.
 
 

En lien, l’entretien de l’auteur avec une journaliste de Radio-Fribourg le 28 novembre 2020

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