Antoine Vuille reçoit le prix des lycéens français pour son ouvrage « Contre la culture du clash »


Antoine Vuille, professeur de philosophie au lycée Blaise-Cendrars de La Chaux-de-Fonds, a reçu mardi 3 novembre 2026 à Paris le Prix lycéen du livre de philosophie pour son ouvrage Contre la culture du clash. Débat d’idées et démocratie. Un honneur aussi pour notre région.

Cet article est écrit en hommage à Francis Staehli, mon cher ami, mon cher collègue de philosophie et de français, mon cher camarade de gauche, décédé le 29 octobre 2026.

Daniel, Francis et Théo le 7 juin 2008

Dans son intervention récente au Conseil général sur l’affichage des Jeunes POP Suisse contre Brigitte Leitenberg, le président de la Ville, Théo Bregnard (POP), citait le livre de Vuille. « Il s’agit enfin d’éviter la culture du clash qu’on observe aujourd’hui, chez nos voisins, mais aussi chez nous, et que nous ne voulons pas voir se développer dans notre ville. En effet, notre ville est connue pour son ouverture à l’autre et pour sa tradition du débat riche et constructif entre les membres de la communauté chaux-de-fonnière. Un vivre-ensemble harmonieux, mis à mal d’un côté comme de l’autre. »

Voici le texte de la 4e de couverture du livre de Antoine Vuille :

Nous nous contentons trop souvent de mépriser les idées politiques auxquelles nous n’adhérons pas. Dans une société polarisée, les représentants de « l’autre bord » sont tenus pour irrationnels, dogmatiques et pétris de préjugés. On ne dialogue pas avec eux, on les combat. Cet ouvrage propose de remettre l’argumentation au centre des débats d’idées. Si le désaccord persiste, il y a fort à parier que chaque camp dispose de quelques raisons en sa faveur. Aussi doit-on commencer par prendre nos adversaires au sérieux et évaluer avec honnêteté la solidité de leurs justifications. L’essai entend pour ce faire clarifier la structure logique des arguments, mettre en lumière les vices et vertus dialectiques et dégager les conditions de légitimité des décisions démocratiques. En articulant ces trois approches, on peut espérer contribuer à endiguer la culture du clash qui mine aujourd’hui le débat public.

Ce livre, comme l’écrit l’auteur dans une introduction que j’ai retranscrite à la 3e personne, est structuré ainsi :

L’ouvrage se divise en quatre parties. Dans la première, il commence par préciser ce qu’est un débat d’idées. Ensuite, il montre en quoi il est utile de se confronter à des contradicteurs et il soutient que le fait d’argumenter permet d’établir une relation horizontale et respectueuse avec son interlocuteur. Il examine ensuite deux attitudes qui, chacune à leur manière, représentent un obstacle à l’échange d’arguments : il s’agit du dogmatisme et du relativisme.

Pour endiguer la culture du clash, il faut mettre les arguments au centre des débats d’idées. Mais qu’est-ce qu’un argument ? Quels en sont les composants ? Comment distinguer un bon d’un mauvais argument ? Quelle est la particularité des arguments mobilisés en politique ? Ce sont les questions auxquelles l’auteur répond dans la deuxième partie. Il se penche tour à tour sur les arguments déductifs puis sur les arguments inductifs et enfin sur les arguments dont la conclusion est normative

Dans la troisième partie, il se tourne vers les vertus et les vices dialectiques, c’est-à-dire les attitudes intellectuelles favorables et défavorables aux débats d’idées. Il se penche d’abord sur une variété de sophismes qui consiste à s’attaquer aux personnes plutôt qu’à leurs idées. Ensuite, il s’intéresse à la mauvaise foi et au biais de confirmation et il propose quelques pistes pour éviter ces deux pièges. Enfin, il trace les contours d’une autre manière de débattre, basée sur la collaboration plutôt que sur la confrontation.

La quatrième et dernière partie concerne la philosophie politique. Pour commencer, Vuille présente deux manières problématiques de concevoir la démocratie : la première consiste à accorder trop d’importance à l’opinion publique, la deuxième consiste à ne retenir que l’intérêt personnel comme critère de décision. Ensuite, il défend le modèle appelé « démocratie délibérative». D’après ce modèle, les décisions collectives devraient être éclairées par l’évaluation des arguments des uns et des autres. Il convient dès lors de distinguer les arguments publiquement acceptables de ceux qui ne le sont pas. Il termine cet essai par une réflexion sur l’importance des compromis comme outil pour lutter contre la culture du clash.

Le Prix lycéen du livre de philosophie, organisé à l’initiative de l’Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public, propose à tous les élèves des lycées généraux et technologiques de France de distinguer un livre de philosophie parmi une sélection de plusieurs ouvrages. Chaque élève peut librement faire partie du jury : la curiosité est la seule condition de la participation.

L’objectif de ce prix est d’inciter les élèves à lire et de susciter des échanges sur des questions philosophiques. Ces discussions peuvent être organisées dans les lycées.  Les professeurs de philosophie sont invités à accompagner leurs élèves dans leurs lectures, à leur apporter les éclaircissements nécessaires et à les aider à organiser des discussions dans leurs établissements. Un vote est organisé en mai et le prix remis en novembre, en présence d’élèves jurés du prix, à l’auteur du livre qui aura recueilli le plus de suffrages.

En 2026, 820 élèves, provenant de 44 lycées (22 académies) + 2 lycées français à l’étranger-réseau AEFE), ont participé à la onzième édition du Prix lycéen du livre de philosophie. Voici le résultat des votes :

  • Contre la culture du clash d’Antoine Vuille: 387 voix (47%)
  • Une philosophie des sanglots d’Estelle Ferrarese : 251 voix (31%)
  • Vivre sans de Mazarine M. Pingeot : 182 voix (22%)

La remise officielle du prix s’est déroulée à la Bibliothèque nationale de France (BnF, site François-Mitterrand) le mardi 3 novembre 2026 à 14h.

J’ai choisi de partager quelques extraits de la troisième partie de cet ouvrage. Il se situe à la jonction bienheureuse entre la philosophie analytique (portant sur le fonctionnement, la vérité ou la fausseté de nos idées et arguments) et la philosophie morale (visant à construite une éthique de la discussion).

Pour lutter efficacement contre l’argumentaire de notre contradicteur, nous cherchons à montrer qu’il a tort sur toute la ligne et qu’aucun de ses arguments n’est acceptable. Nous élaborons alors des parades malhonnêtes pour dissimuler les faiblesses de nos arguments et les forces des arguments adverses. Et pourtant, reconnaître que l’adversaire a quelques bonnes idées n’est pas une capitulation. Il est parfaitement cohérent de défendre une idée tout en admettant qu’elle a quelques faiblesses, ou de critiquer une idée tout en admettant qu’elle a quelques forces. (…)

Il y a deux obstacles au bon fonctionnement d’un débat d’idées : la mauvaise foi et le biais de confirmation. La mauvaise foi nous empêche de reconnaître les bons arguments de notre contradicteur. Pour montrer qu’il a tort sur toute la ligne, nous balayons sans preuve ses observations d’un revers de la main ou alors nous lui faisons dire ce qu’il n’a pas dit afin de pouvoir plus facilement réfuter ses arguments. Le biais de confirmation nous rend imperméable aux idées de la partie adverse : nous évitons de lire des journaux qui mettent nos croyances en doute et nous ne prêtons qu’une attention minime aux arguments susceptibles de nous faire changer d’avis.

La mauvaise foi est le contraire de l’honnêteté intellectuelle. Il s’agit d’un mécanisme qui nous pousse non seulement à nier certains faits, mais aussi à échafauder des raisonnements fallacieux afin de décrédibiliser l’adversaire. Ainsi, une manifestation fréquente de la mauvaise foi consiste à caricaturer les propos de son contradicteur afin de pouvoir plus facilement réfuter son raisonnement.

Le biais de confirmation désigne notre tendance à accorder plus d’attention aux informations qui confirment nos croyances qu’aux informations qui les infirment. Pour commencer, ce mécanisme affecte la manière dont nous sélectionnons nos sources. Selon notre sensibilité politique, nous ne lirons pas les mêmes journaux, ne regarderons pas les mêmes chaînes télévisées, ne suivrons pas les mêmes canaux sur Internet et ne discuterons pas avec les mêmes personnes.

À ce stade, il y a donc déjà un biais : nous diminuons la probabilité de nous confronter à des informations contraires à nos opinions et nous augmentons les chances de nous exposer à des propos qui confirment ce que nous pensions déjà. Les algorithmes des réseaux sociaux ne font qu’amplifier le phénomène, puisque les contenus qui s’affichent sur nos écrans sont triés en fonction de notre historique de navigation.

Mais le biais de confirmation ne concerne pas seulement la sélection de nos sources. En effet, nous avons tendance à négliger les informations qui mettent nos idées en difficulté. Si nous lisons dans la presse un texte qui va contre nos croyances ou si nous entendons quelqu’un tenir des propos contraires à nos convictions (à la télévision ou dans une vidéo YouTube), nous aurons tendance à n’y accorder qu’une attention minimale et nous ne chercherons pas à vérifier l’information présentée. Au fond, nous remarquons à peine les arguments adverses et nous avons une formidable propension à les oublier rapidement.

En revanche, lorsque nous tombons sur une information qui confirme ce que nous pensions déjà, nous lui accordons une grande attention, nous l’imprimons dans notre mémoire et nous nous empressons de nous documenter davantage pour consolider notre conviction.

***

En lien avec le livre de Vuille et avec l’actualité mondiale brûlante, je désire présenter un long article publié le 7 octobre 2026, ici retranscrit, par la sociologue franco-israélienne Eva Illouz. Elle s’interroge sur la pertinence intellectuelle d’utiliser aujourd’hui le concept de génocide pour décrire les crimes contre l’humanité commis par l’armée israélienne. Elle commence par citer l’opposition entre agonisme et antagonisme, développée par Chantal Mouffe.

Je recommande la lecture de cette contribution à la revue Grand Continent, intitulée Après l’épreuve de la preuve, de l’affaire Dreyfus à Gaza, enquête sur les pathologies contemporaines du débat public. En effet, cette analyse jette un regard argumenté digne d’intérêt sur le concept aujourd’hui indispensable à accepter (si l’on veut qu’on nous considère de gauche).

Pour résumer ma position sur le sujet, un peu différente de celle de Illouz, qui finit par se perdre dans sa logique, je citerai les paroles de Philippe Lazzarini dans Le Temps, au mois d’octobre, pour accompagner la sortie de son livre Témoin à Gaza. Ouvrage qui s’est vendu à cent exemplaires lors de la dédicace de Philippe chez Payot à La Chaux-de-Fonds le samedi 24 octobre 2026 : « Vous évoquez des actes génocidaires à Gaza, mais utilisez assez rarement le terme de génocide… » Réponse de PL : « Je ne me suis jamais empêché de dire qu’il y avait des actes génocidaires. De nombreuses organisations sont arrivées à la conclusion qu’il s’agissait d’un génocide. Tout indique que c’est un génocide.Mais je ne veux pas que toute la discussion soit réduite à ce terme. C’est une qualification juridique qui porte évidemment toute son horreur, mais qui peut aussi mettre fin à l’écoute et au débat. J’ai essayé de donner davantage de profondeur à la souffrance endurée par les Palestiniens, de raconter ce qui s’est passé et ses conséquences. Ce n’est pas une manière de fuir le mot. C’est une manière de ne pas réduire cette souffrance à une seule qualification. Mais la destruction de Gaza a été actée par la communauté internationale, c’est une honte. »

Revenons à Eva Illouz dans son introduction :« De deux choses l’une : ou bien notre espace public ne souffre d’aucun mal, ou bien ce qui, en lui, relève de la pathologie doit s’analyser non comme un échec du consensus, mais comme unepathologie du désaccord lui-même. Chantal Mouffe le laisse entendre lorsqu’elle distingue l’agonisme, relation entre adversaires qui se reconnaissent mutuellement le droit d’exister, de l’antagonisme, division ami/ennemi qui mène à la guerre civile. Dans une démocratie pluraliste, l’opposant n’est pas un ennemi à abattre mais un adversaire légitime : on conteste vigoureusement ses idées, jamais son droit à les défendre. D’où la question : quand l’adversaire devient-il ennemi ? Et, plus fondamentalement, qu’est-ce qui, dans l’architecture informationnelle de l’espace public actuel, rend ce passage possible ? Si le mal tient moins à notre incapacité à nous accorder qu’à un désaccord devenu pathologique, c’est la fabrique même des controverses qu’il faut examiner.

Pour en saisir les mécanismes, je pose un axiome : la défense d’une cause juste doit suivre la vérité des faits, non la devancer ni l’ignorer. Je procéderai de façon inductive et empirique, en comparant deux controverses, l’affaire Dreyfus et la querelle sur la qualification de génocide appliquée à la guerre de Gaza, pour mettre au jour l’infrastructure du débat contemporain et, par là, le malaise qui ronge l’espace public. La comparaison se justifie d’autant mieux que l’affaire Dreyfus présente tous les traits des polémiques violentes : deux camps clairement identifiés, une presse engagée, une polarisation qui traverse la société jusqu’au sein des familles, des accusations morales de part et d’autre, des tentatives d’assassinat (contre Labori, l’avocat de Dreyfus, et contre Dreyfus lui-même), peut-être même un meurtre (la mort de Zola, asphyxié en 1902 par une cheminée obstruée, n’était peut-être pas accidentelle). L’Affaire réunissait ainsi tous les ingrédients de la polarisation, jusqu’à la violence ; et le clivage, loin de se limiter aux intellectuels, traversait la France entière. Dernier point commun : les deux affaires engagent, chacune à sa manière, la question de l’antisémitisme, l’une à l’échelle nationale, l’autre à l’échelle mondiale. Si profondes que soient leurs différences, elles se ressemblent assez pour que leur rapprochement soit instructif. »

Dans des moments difficiles à vivre à La Chaux-de-Fonds, où les moindres points de vue modérés se font attaquer d’un côté comme de l’autre, la lecture du livre d’Antoine Vuille, facile et bien illustré d’exemples, est salutaire.

Je fais confiance à Antoine pour perpétuer dans son enseignement l’héritage de Francis. Merci Antoine !

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