Jerez : mémorial de la mémoire démocratique et « lois de la concorde »


À Jerez, un mémorial vise à honorer et dignifier la mémoire de plus de 600 victimes de la répression franquiste répertoriées dans la commune. Le parti d’extrême-droite Vox fait pression sur la droite pour supprimer ce type de monument en Espagne au nom d’une prétendue « loi de la concorde ». C’est un des enjeux des élections nationales anticipées du 29 novembre 2026.

Dans un joli parc derrière la belle gare Art nouveau de Jerez, se trouve un monument, porté par les revendications de l’association MEMORIA HISTÓRICA JEREZ (Association des proches et amis de la mémoire historique de Jerez et sa région). Il vise à honorer et dignifier la mémoire de plus de 600 victimes de la répression franquiste répertoriées dans la ville. Conçu comme un « espace de réflexion et de mémoire historique démocratique », il recueille les hommages aux disparus et fusillés locaux de la guerre civile et de la dictature.

Dans le Parque del Retiro, une construction sobre, carrée, en béton et en métal se trouve à l’ombre de grands arbres.

Autour des murs en béton, des noms de républicains assassinés, avec d’abord un hommage à José Sánchez Barrios :

En hommage à José Sánchez Barrios pour son courage et son dévouement à consigner minutieusement, dans son petit carnet, les noms des personnes exécutées durant la répression subie par la société jerezienne, ce document a été d’une grande valeur pour donner de la dignité aux victimes et à leurs familles. VERITE. JUSTICE ET RÉPARATION

Puis des cartels dédiés à des personnalités assassinées, dont Sebastián Oliva Liménez :

Courtier en vin, vigneron, militant anarcho-syndicaliste et journaliste de culture et de liberté. Il a éduqué dans les cours, semé la conscience dans les champs et lutté sans relâche pour la justice sociale et la dignité de la paysannerie andalouse. Assassiné par le franquisme, sa vie incarnait l’ engagement pour une terre libre, cultivée avec savoir et rébellion.

« La terre pour celui qui la travaille » (Devise qu’il a défendue par ses paroles et par sa vie)

À l’intérieur, des listes de personnes assassinées.

L’association des Parents et Amis pour la Récupération de la Mémoire et de l’Histoire de Jerez et de sa région a donc pour objectif de recueillir et documenter les récits des victimes de la répression franquiste rassemblés dans ce mémorial. Grâce à des recherches historiques, des témoignages familiaux et des photographies, leurs noms, leurs vies et leurs souvenirs deviennent visibles et accessibles. C’est le projet QUE QUÉO (que cela reste).

L’initiative bénéficie d’une subvention officielle de la Province de Cadix (Diputación de Cádiz) pour financer la numérisation et la diffusion de ces travaux auprès du public.

Mais pour combien de temps ?

Telle est une des questions centrales posées par les futures élections nationales du 29 novembre. Le Premier Ministre socialiste Pedro Sánchez a dissous le Parlement car le parti catalan modéré qui le soutenait l’a lâché lors d’un vote pour différer jusqu’en 2030 l’expulsion de vieux locataires.

Le PP (Parti Populaire, droite) a longtemps gouverné en alternance avec le PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol), mais sans avoir besoin de l’extrême-droite (le parti Vox). Ces temps sont révolus et la droite ne gouverne maintenant des régions et des villes qu’avec l’appui de Vox. En fait les parlements sont formés de députés élus à la proportionnelle et il faut des alliances pour gouverner. Vox est très fort et dépasse parfois 20% des voix.

Ainsi en Extrémadure (au nord de l’Andalousie), en Castille-Léon, à Valence, en Aragon (Saragosse) et même en Andalousie depuis juin 2026, Vox pose ses conditions à son soutien au PP pour voter les budgets : participation aux gouvernements, préférence nationale (nativisme), durcissement de l’immigration et même remigration.

Et instauration dans ces provinces des lois de la concorde, avec accord du PP. Ces Leyes de Concordia ont été conçues pour remplacer ou abroger les lois locales et nationales de « Mémoire démocratique » instaurées par les gouvernements de gauche. Elles modifient profondément la manière dont l’État espagnol traite les crimes liés à la guerre civile (1936-1939) et à la dictature franquiste (1939-1975).

L’argument principal du PP et de Vox est que les lois de mémoire antérieures « divisent les Espagnols » et imposent une vision biaisée de l’histoire. Les Lois de Concorde partagent plusieurs caractéristiques majeures :

  • Au lieu de se focaliser uniquement sur la dictature de Franco, ces lois englobent l’histoire espagnole de 1931 à 1978. Elles intègrent ainsi la Deuxième République espagnole et la violence politique qui a précédé la guerre civile.
  • Elles visent à accorder le même statut à toutes les victimes, qu’elles soient issues de la répression républicaine, de la dictature franquiste ou des attentats terroristes (comme ceux de l’ETA).
  • Dans certaines régions comme l’Aragon, la nouvelle norme a retiré la condamnation explicite du régime franquiste et supprimé des hommages spécifiques (par exemple, envers les républicains déportés dans les camps nazis).

Avec ces textes, la droite et l’extrême droite suppriment le mot « dictature » et n’évoquent pas le franquisme ; ils éliminent la cartographie des fosses communes dans ces régions ; et ils supprimeraient les subventions aux associations qui œuvrent en faveur de la mémoire démocratique. Voici une réponse à une partie de la question que je posais sur la pérennité du mémorial de Jerez.

Ces textes provoquent d’intenses tensions politiques et juridiques en Espagne et à l’ONU. Celle-ci a exhorté le gouvernement espagnol à prendre les mesures nécessaires pour préserver la mémoire historique face à ces nouvelles lois de concorde. Elles risquent d’occulter les graves violations des droits de l’homme commises lors du coup d’État franquiste.

Face à ces projets, le gouvernement central espagnol a déposé des recours. Le Tribunal constitutionnel espagnol a admis ces recours et, par exemple, suspendu l’application de plusieurs de ces lois, notamment en Extrémadure.

La cheffe de Vox dans cette région (qui fut toujours à gauche jusqu’à l’an passé) argumente qu' »essayer d’éviter l’affrontement entre les Espagnols » n’est pas contraire à la Constitution. « La vérité est que pendant que nous travaillons pour la concorde, pour l’union entre les Espagnols, la gauche ne fait que maintenir ouvertes les tranchées du passé pour pouvoir continuer à semer la division, le chaos, l’affrontement entre les Espagnols« .

En Saxe-Anhalt, le parti AFD, qui a recueilli 44% des voix en septembre dernier, remet aussi en cause le consensus mémoriel. Il critique ce qu’il appelle un « complexe de culpabilité » ou une « névrose collective » liés aux crimes du Troisième Reich, cherchant à minimiser la responsabilité et l’enseignement de la période nazie. Il souhaite alléger l’enseignement sur le national-socialisme au profit d’une valorisation d’un passé national jugé « positif » (mettant en avant des figures comme Bismarck ou l’histoire prussienne au détriment d’Hitler.

En Italie, la figure de Mussolini comme bienfaiteur de la nation est réhabilitée. Et il ne manquerait plus qu’en France, on finisse, avec Le Pen au pouvoir, à considérer Pétain comme un sauveur de la nation et à minimiser les valeurs héritées des Lumières.

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