Économiquement, socialement et idéologiquement, l’Argentine du président Javier Milei est depuis décembre 2023 un pays en déliquescence, déliquescence qui a imprégné du premier au dernier jour l’équipe de football, en s’accentuant d’ailleurs au fil de la compétition. Cette équipe, qu’on pourrait qualifier de trumpisée ou de mileïsée, a abusé de violences physiques, verbales et politiques.
Tant de déréliction morale et éthique ont rendu impossible la victoire finale. L’Argentine, impuissante dans la tête et les jambes, ne pouvait pas gagner dimanche 19 juillet 2026 devant les yeux de 1,4 milliards de téléspectateurs. Son non-match contre l’Espagne a été pathétique, miroir d’un pays dérégulé qui a perdu tout repère.
Sous la présidence de Javier Milei depuis décembre 2023, le pays subit les effets d’un cinglé anarco-libertarien pire que Trump, avec moins de contre-pouvoirs.
Économiquement certes, l’inflation a baissé, les budgets sont devenus équilibrés et la croissance a repris (soja/maïs, mines de lithium et gaz de schiste). Mais au prix de d’une austérité budgétaire drastique générant un coût social extrêmement lourd : la pauvreté frappe plus de 40 % de la population ; le travail informel explose, atteignant justement près de 40 % de la population active, et privant des millions de travailleurs de protections sociales de base ; les coupes radicales dans les services publics se traduisent par une baisse réelle des retraites ; les chantiers publics d’infrastructures sont gelés et les budgets de l’éducation et de la santé baissent, notamment sur les programmes d’accès aux médicaments.
La violence verbale du président argentin Javier Milei se caractérise par des attaques directes, l’utilisation de termes insultants et une rhétorique agressive envers les journalistes, l’opposition politique et les institutions. Les journalistes sont qualifiés régulièrement d’ordure, d’imbéciles ou de racaille. La liberté d’expression est mise à mal. En réponse aux manifestations contre ses réformes, Milei emploie des termes insultants (fils de pute)et brandit des accusations de sédition. Sa rhétorique inclut des discours hostiles envers les communautés LGBTQ+ et féministes. Cette violence discursive s’accompagne d’une fermeture contre des structures de lutte contre les violences de genre.
La politique culturelle du président voit une réduction drastique des dépenses publiques et une lutte ouverte contre le wokisme. Son gouvernement a rétrogradé le ministère de la Culture au rang de secrétariat, suspendu l’Institut national du cinéma et réduit les subventions aux universités et aux groupes artistiques, qualifiés d’instruments de propagande de gauche.
Le projet culturel libertarien de l’administration Milei ne se limite pas à des coupes budgétaires, mais s’inscrit dans une véritable bataille culturelle visant à redéfinir le récit national. Comme aux États-Unis, l’exécutif a notamment lancé des contre-récits sur l’histoire argentine, en particulier sur la dictature militaire, et s’oppose frontalement aux figures culturelles, comme la chanteuse Lali Espósito, qu’il accuse de parasiter l’État.
Dans ces conditions cassant toutes les boussoles morales et éthiques, comment bien jouer une partie de football avec le désir de tirer, d’attaquer, de marquer des buts ? Le football, comme jeu sur un terrain et compétition respectueuse de l’adversaire, ne pardonne pas aux équipes perdues ou solitaires.
L’équipe d’Argentine a « joué » (elle n’a tiré aucune fois au but en 117 minutes), j’en fais l’hypothèse, avec un grand sentiment de solitude le 19 juillet. Et elle a perdu, dans une logique psychique parfaite, qui ferait le bonheur d’un psychanalyste.
Son président Milei n’a pas assisté à la finale par superstition : il a tenu à regarder cette finale de sa résidence, exactement comme il l’avait fait pour tous les matchs précédents du tournoi. Il a confié avoir porté la même veste depuis le début du Mondial. Il l’aurait retirée quelques minutes durant le match contre la Suisse, immédiatement avant que l’Argentine n’encaisse un but. De plus, la progressive détestation mondiale d’une équipe, dont beaucoup de complotistes ont pensé (je n’en suis pas) qu’elle avait été favorisée dans le tournoi par la FIFA, a accentué ce sentiment de jouer seule contre le monde entier.
Le 19 juillet, les joueurs multimillionnaires déconnectés de la misère sociale de leurs compatriotes, n’ont jamais eu de retenue physique et morale. L’adversaire ne fut pas un partenaire de jeu, mais une bête dont il faut se défendre, un animal à traquer et à blesser avec des coups de pieds et de corps, des tirages de maillot, des ceinturages, des tricheries comme celle en vidéo plus bas dans cet article. Des amis se scandalisent de l’arbitre qui aurait dû sévir plus vite avant de mettre un premier carton jaune à Paredes à la 41e minute. Je pense plutôt qu’il a été d’abord prudent pour progressivement imposer son autorité au point d’être totalement ferme avec son expulsion immédiate de Fernandez.


À la fin du match, certains giflèrent des Espagnols ou leur sautèrent dessus : ils avaient été meilleurs, le monde avec eux ! Résultat : deux joueurs expulsés, Fernandez (le numéro 24 ci-dessus et dans la vidéo plus bas) à la 93e minute et Paredes après la fin du match.
Mais ce n’est pas tout. Au moment de la remise des médailles et de la coupe, la délégation argentine a tourné le dos au podium pour regarder leurs supporters quand la bienséance et le respect auraient voulu que les vaincus soient face au champion et l’applaudissent. D’autant que les Espagnols leur avaient réservé une haie d’honneur quelques instants plus tôt.
Le dévoiement moral et idéologique de l’équipe s’était déjà observé après le match contre l’Angleterre. Faisant fi des règles de la FIFA, certains joueurs avaient déployé une banderole : Les Malouines aux Argentins. Avant ce même match, le God save the King fut couvert par des chants de milliers de supporters argentins. À quoi bon respecter des règles pour des citoyens d’un pays dérégulé dirigé par un président nationaliste vulgaire et violent ? Et qu’on ne vienne pas me rabattre les oreilles avec la culture footbalistique particulière d’un pays, que tant de dictatures assommèrent !
Mon point de vue est donc que l’équipe d’Argentine, annihilée par une série de matchs gagnés sur le fil, se sentant isolée mondialement et abandonnée par son président, a été impuissante à réaliser l’acte suprême, jouir de marquer des buts pour la victoire.
Elle aurait bien voulu jouer au football mais elle ne le pouvait pas, dans sa tête fêlée et son corps habité par la seule violence réactive.
Annexe 1 :
vidéo circulant sur Facebook et montrant l’expulsion de Fernandez avec la diversion de Tagliafico
Un internaute, Monsieur J. El Mrabet, analyse la vidéo ci-dessous :
« Créer une affaire dans l’affaire pour brouiller les pistes : l’Argentine maîtrise l’art de la diversion à la perfection ! Avez-vous remarqué cette séquence lunaire lors de la finale de la Coupe du Monde ? Alors qu’Enzo Fernández manque de blesser gravement Pau Cubarsí d’un geste scandaleux, son coéquipier Nicolás Tagliafico réalise qu’ils sont dans le pétrin. Sa solution ? S’écrouler par terre et simuler une blessure pour faire diversion ! Pendant qu’Enzo écope logiquement d’un carton rouge, Messi s’empresse de pointer Tagliafico du doigt auprès de l’arbitre, prétextant qu’il est blessé pour tenter d’annuler la sanction.«
La même scène fut visible lors de la retransmission télévisée en direct où notre attention fut focalisée sur le découpage de Fernandez.
Annexe 2 :
Texte de l’écrivain marocain, né en 1955, Fouad El Mazouni, rédigé à la suite de la finale de l’euro de football 2024 à Berlin, immortalisant l’étreinte chaleureuse entre le roi Felipe VI et la révélation du tournoi, le jeune Lamine Yamal, âgé alors de 16 ans.
Le Roi qui se penche
Il y a une image. Un homme aux cheveux gris s’incline. Costume sombre, alliance à la main. Sous son bras, un garçon en maillot rouge, la nuque trempée, un nom cousu entre les épaules. Leurs deux visages se frôlent. L’enfant rit. L’homme rit avec lui. Et cet homme est un roi.
Berlin, un soir de juillet. L’Espagne vient de gagner. Le roi Felipe descend sur la pelouse, cherche un joueur parmi les joueurs, et c’est le plus jeune qu’il choisit d’enlacer. Seize ans. Un enfant.
Cet enfant s’appelle Lamine Yamal. Il vient de Rocafonda, un quartier de Mataró qu’on dit oublié. Il fête ses buts en traçant trois chiffres avec ses doigts, 304, la fin d’un code postal, l’adresse des siens. Son père peint des murs ; il est né à Larache, au Maroc. Sa mère servait aux tables ; elle vient de Bata, en Guinée équatoriale. Sa grand-mère a passé la frontière dans un autobus, sans billet, une ville après l’autre, jusqu’à Mataró. Le garçon prie. Il jeûne au ramadan entre deux matchs. Sur ses crampons, trois drapeaux cousus côte à côte : l’Espagne, le Maroc, la Guinée. Il n’a renié personne.
Voilà l’enfant que le roi serre contre lui.
Regardez la scène, car elle dit tout. Un roi, héritier d’une couronne vieille de siècles, se courbe. Il pose sa joue près de celle d’un fils de peintre et de serveuse, petit-fils d’une femme qui traversa en fraude, enfant musulman né d’un continent et d’un autre. Il ne calcule pas. Il ne pose pas. Il embrasse. Et dans ce geste sans une parole, il dit ce que tant de tribunes n’osent plus dire : celui-là est des nôtres.
Pendant ce temps, ailleurs, sur les mêmes terres d’Europe, d’autres hommes montent sur d’autres estrades. Ils n’enlacent personne. Ils désignent. Ils parlent de vagues, de flots, de submersion, comme si des enfants étaient une eau sale. Ils comptent les prénoms qui sonnent mal à leur oreille. Ils font d’une origine une menace, de la peur un métier, d’un mur une promesse électorale. Ils divisent un peuple en deux, ceux d’ici, ceux d’ailleurs, et croient bâtir quand ils fêlent.
À vous qui vivez de ce partage, regardez donc l’image. Un roi s’est penché sur ce que vous rejetez. Il a ri avec ce que vous montrez du doigt. Il a tenu contre son cœur ce corps que vous voudriez à la frontière. Vous parliez d’invasion ; il n’a vu qu’un enfant qui court vite et rit fort. Vous parliez de choc ; il a posé une main sur une épaule. Le roi n’a pas eu besoin de vous répondre. Il vous a rendus petits d’un seul geste.
Car c’est ainsi qu’une nation se reconnaît : non aux frontières qu’elle ferme, mais aux enfants qu’elle adopte. L’Espagne n’a pas demandé à ce garçon d’où venait son père. Elle lui a demandé de jouer, et il a joué pour elle. Le drapeau qu’il porte sur la poitrine, personne ne le lui a imposé : il l’a choisi, sans effacer les deux autres qu’il garde sous ses pieds. On peut donc appartenir à plusieurs terres et n’en trahir aucune. On peut être de Larache, de Bata et de Barcelone. L’enfant de Rocafonda en est la preuve vivante, et le roi, ce soir-là, l’a signée de ses bras.
Je connais ce geste. Il me vient de plus loin que Berlin. Je viens d’une ville où mon aïeul, amine des bijoutiers, recevait aux fêtes juives les plats de ses confrères orfèvres – la dafina fumante, le poisson frit, les pâtisseries au miel – portés d’une maison à l’autre sans que nul y voie autre chose qu’un voisinage. Marrakech savait cela avant l’Europe : que l’autre à sa table n’appauvrit pas la table. Que la main tendue ne se vide jamais de ce qu’elle donne.
L’image restera. Les discours de haine passeront, comme passent les crues qu’ils invoquent. Il demeurera un roi qui se penche, un enfant qui rit, et entre eux deux, sans un mot, la plus haute leçon de ce siècle.






