L’entrepôt des collections du V&A Museum dans le parc olympique de Londres


Un des plus importants musées du monde, le Victoria et Albert Museum, a construit à Londres un immense entrepôt pour ses collections. Situé dans le parc olympique dans East London, il est visitable gratuitement. L’expérience muséographique, visuelle et idéologique est exceptionnelle.

C’est dans l’ancien centre de presse des Jeux olympiques, Here East, qu’a été aménagé l’entrepôt du plus grand musée au monde dédié aux arts appliqués, aux arts décoratifs et au design. Fondé en 1852 et nommé en l’honneur de la reine Victoria et du prince Albert, il abrite dans le quartier huppé de Kensington une collection permanente de plus de 2,8 millions d’objets retraçant 5 000 ans de créativité humaine.

Avant l’obtention des Jeux olympiques de 2012, le site actuel du parc Olympique Queen Elizabeth à Stratford, dans la basse vallée de la Lea, à l’est de Londres, était une friche industrielle massive, gravement polluée et largement laissée à l’abandon. Surnommé par certains le « dépotoir de Londres », ce secteur de plus de 200 hectares a subi une décontamination et une métamorphose urbaine sans précédent pour accueillir l’événement et, maintenant, pour être un lieu culturel et de loisirs équivalent à ce que fut entre 1950 et 2000 le Southbank. Here East, tel est donc le nom du bâtiment qui abrite le warehouse.

J’ai eu la chance d’aller plusieurs fois dans le parc lors des Jeux olympiques de 2012 et des championnats du monde d’athlétisme en 2017. Avec le bonheur d’y être conscient de la gigantesque métamorphose qu’a subie le site depuis la fin du 20e siècle.

En effet, après le déclin des industries manufacturières et la fermeture des docks limitrophes dans la seconde moitié du 20e siècle, le quartier a sombré dans une profonde précarité économique. Le paysage se composait de décharges sauvages et friches : le site servait de dépôt pour les gravats de la Seconde Guerre mondiale et les déchets ménagers. Emblème visuel de la dégradation locale, un immense amoncellement de vieux réfrigérateurs usagés de plus de six mètres de haut dominait l’emplacement précis où a été construit le Centre aquatique de Londres.

Le sol et l’eau de la vallée de la Lea portaient les stigmates d’un siècle d’activité industrielle lourde non réglementée (produits chimiques, usines de teintures, laboratoires). La terre était profondément saturée en métaux lourds (plomb, arsenic), en hydrocarbures (goudron, pétrole) et contenait même de faibles traces de résidus radioactifs (thorium) provenant d’anciennes industries. Les nombreux canaux et rivières qui serpentent dans le parc (comme la rivière Lea) étaient encombrés de carcasses de vélos, de pneus et pollués par les rejets toxiques. Les espèces végétales invasives, notamment la renouée du Japon, avaient totalement envahi les berges. 

Pour rendre le site constructible, les autorités ont dû réaliser l’une des plus grandes opérations d’assainissement d’Europe. Près de deux millions de tonnes de terre ont été excavées et nettoyées directement sur place grâce à d’immenses « laveurs de sol » mécaniques. Plus de 80 % de cette terre purifiée a été réutilisée pour modeler le relief du parc actuel. Plus de 50 pylônes électriques géants ont été démontés, et l’équivalent de 200 km de câbles haute tension a été enterré dans des tunnels souterrains pour libérer le paysage. Les cours d’eau ont été entièrement dragués, débarrassés de milliers de tonnes de déchets et élargis pour redonner vie à l’écosystème local.

V & A Museum East Warehouse : extérieur et intérieur

L’entrepôt se trouve au nord-ouest du parc, dans un nouvel ensemble appelé Here East, qui regroupe aussi des espaces de co-working et une pépinière technologique. À l’entrée, un cafétéria et une cinquantaine de textiles de la collection conservés dans des panneaux métallique amovibles par le visiteur. Une originale bienvenue nous est souhaitée.

L’intérieur sur trois étages est saisissant : des galeries métalliques qui font le tour d’un espace central.

On peut tout parcourir librement avec des espaces muséographiques aménagés, des vues sur des salles de restauration d’objets et les compactus abritant de petits objets et des oeuvres sur papier.

Espaces muséographiques critiques et locaux

Ce n’est pas un musée mais c’en est quand même un par des espaces aménagés pour présenter des éléments significatifs de la collection.

Voici donc bien un musée anti-trumpien pour le spectateur londonien, anglais ou étranger. On y jette un regard sur la provenance de certains objets, on en présente d’autres en lien avec l’actualité et on donne la part belle à des éclairages sur la communautés d’habitants d’East London. La magie de ces choix muséographiques est de réussir à allier le global au local.

Voici une série d’exemples de ces perspectives idéologiques engagées et ouvertes au monde.

A) D’abord, des objets de la collection mis en valeur pour leur résonance avec l’actualité.

La collection d’un esclavagiste


« De simples objets ornementaux ? Un esclavagiste que nous choisissons de ne pas nommer a tiré sa fortune du travail forcé et a utilisé cette richesse pour constituer sa collection. D’innombrables dos ont été brisés, mais la violence derrière ces objets reste invisible si nous commémorons cet esclavagiste qui considérait les êtres humains comme des biens. Au lieu de cela, nous voulons nous souvenir des centaines de femmes, d’hommes et d’enfants qui ont été forcés de travailler dans ses plantations de sucre en Jamaïque et qui ont souffert pour satisfaire son « goût ».

L’éclat de l’acajou


« Derrière les qualités séduisantes de l’acajou, sa couleur riche et foncée et sa durabilité, se cache une histoire d’exploitation humaine et environnementale. Au XVIIIe siècle, la mode d’utiliser ce bois pour la fabrication de meubles a déferlé sur l’Europe, mais sa popularité a eu un prix. Pour répondre à la demande croissante, d’énormes quantités ont été prélevées dans les forêts des pays colonisés par les Britanniques aux Antilles. Des arbres ont été abattus en masse grâce au travail forcé d’Africains réduits en esclavage, provoquant la déforestation de la Jamaïque et des îles voisines des Caraïbes. »

Collection de « tatreez » palestiniens


«
La robe palestinienne est célèbre pour ses « tatreez » (broderies élaborées à la main) et ses remarquables variations régionales de styles vestimentaires. Le V&A a commencé à collectionner des vêtements palestiniens en 1910 et nous élargissons et diversifions activement la collection aujourd’hui. La broderie rouge sur du lin brut est typique de la région de Ramallah et cette tenue a probablement été confectionnée par une mariée pour son mariage dans les années 1920 ou 1930. L’autre robe présente les couleurs vives et le patchwork de soie souvent utilisés le long de la côte sud. »

Nouvelle acquisition


« En 2025, l’artiste égyptienne Yasmine El Meleegy a réalisé cette mosaïque à partir de « tessons » de porcelaine provenant d’une usine fondée par le sculpteur égyptien Fathy Mahmoud en 1948. Mahmoud est renommé pour ses scènes monumentales d’ouvriers, de cueilleurs de fruits et de pêcheurs. Aujourd’hui, El Meleegy rend hommage à la façon dont son œuvre a façonné l’identité égyptienne et à l’objectif de son usine de rendre la belle céramique accessible à tous. Le V&A possède de nombreuses poteries égyptiennes historiques, mais peu de pièces fabriquées après 1900. Cette acquisition complète donc notre collection existante d’art contemporain du Moyen-Orient. »

B) Ensuite des vitrines présentant celles et ceux qui ont fait et font East London, Making East London.

Poteries de East London


« Ces céramiques retracent le passage de la porcelaine de luxe importée aux produits fabriqués dans l’est de Londres. Dans les années 1700, des scientifiques de toute l’Europe se sont lancés dans une course pour reproduire la porcelaine fine et translucide produite en Asie de l’Est. La percée britannique a eu lieu dans les années 1740 dans l’est de Londres avec la découverte de la porcelaine à pâte tendre. De nombreux modèles fabriqués localement reflétaient encore les goûts mondiaux. Produites à Bow et Limehouse, ces articles ménagers bleus et blancs étaient inspirés des importations chinoises, tandis que les délicats motifs floraux de ce gobelet étaient influencés par le style japonais Kakiemon. »

La Curwen Press à East London


« Lorsque Harold Curwen a repris la Curwen Press à Plaistow au début des années 1900, sa vision était d’allier l’excellence technologique et d’impression aux meilleurs talents artistiques. La presse a démontré le potentiel de la lithographie pour créer des œuvres commerciales produites en masse, comme cette affiche de la BBC Symphony. Pour réaliser une estampe lithographique, les artistes se rendaient à Plaistow pour dessiner directement sur la plaque d’impression. La Curwen Press cherchait également à faire des livres des objets design, en créant de magnifiques pages de garde et en commandant des illustrations à des artistes. »

L’industrie textile de East London

« Depuis 250 ans, East London est un centre névralgique de la fabrication de vêtements, souvent porté par l’esprit d’entreprise et les compétences des communautés nouvellement arrivées, comme les Huguenots français au 18e siècle, les Juifs d’Europe de l’Est au 19e et les migrants bangladais dans les années 1960. Les créateurs des vêtements pour homme de cette vitrine sont imprégnés de cette histoire. Le tissu imprimé bleu de style Toile de Jouy de Sibling, confectionné à East London, a été présenté lors de défilés organisés en 2011 et 2023. L’ensemble de Rahemur Rahman en 2011 rend hommage à l’héritage de son père en tant que créateur de mode. »

Les dockers de Cody à East London


« Cultivé par 15 000 bénévoles depuis 2014, Cody Dock restaure les liens avec l’environnement local et le patrimoine de Canning Town. Nos ateliers et jardins communautaires sont situés sur les rives de la rivière Lea, dans le seul bassin en briques encore existant à Londres. L’une des façons dont nous donnons aux communautés les moyens de prendre soin de leurs espaces locaux est par le biais d’études écologiques, comme les séances d’observation « Bière et chauves-souris » que nous organisons chaque mois au crépuscule. D’autres événements sont axés sur la restauration, notamment lorsque nous pataugeons dans la rivière pour nettoyer les roselières préindustrielles. » (texte écrit par une résidente de l’endroit)

Installations muséales

Par ces termes, je présente quatre grands ensembles consacrés à des installations particulières qui vaudraient à elles seules le voyage.

1) D’abord une cuisine moderne imaginée par une designer autrichienne en 1926, Margarete Schütte-Lihotsky. La cuisine de Francfort (comme on l’appelait alors) fut sans conteste la cuisine la plus réussie et la plus influente de son époque, et elle symbolisait les principes de la professionnalisation « scientifique » de l’espace de travail domestique. Ce n’était pas la première cuisine aménagée, ni même la première cuisine aménagée moderniste, mais c’était la première à être produite en série.

2) Puis un bureau conçu par l’architecte Frank Lloyd Wright en 1936, exceptionnel car il a conservé l’intégralité de ses boiseries, meubles, tapis et textiles d’origine.

3) Ensuite, l’espace le plus saisissant pour moi. Un plafond mudéjar et des tapisseries d’un artiste contemporain.

Ce plafond sculpté orné provient du palais de Torrijos à Tolède en révélant l’influence islamique sur les pratiques artisanales de l’Espagne médiévale. Il a été construit vers 1490 à l’aide de la technique de la charpenterie à entrelacs, une technique de construction qui crée des motifs à partir de bandes de bois entrelacées. Une phrase arabe est répétée dans le plâtre blanc. Elle se lit « و تشربون من السرور », ce qui signifie « tu bois du bonheur », suggérant que la pièce d’origine sous le plafond était utilisée pour les divertissements. Dans les années 1890, le palais était en mauvais état et les propriétaires ont vendu les parties intactes. Le V&A a acheté ce plafond en 1905

Dans le même espace sont présentées trois tissus cousus à la machine par l’artiste Shahed Saleem, Je suis né ici. De parents immigrés d’Inde, il est un membre de la première génération de musulmans nés en Grande-Bretagne après la guerre. Il est architecte, auteur et maître de conférences en architecture à l’Université de Westminster. Son travail interdisciplinaire donne naissance à des installations, des bâtiments, des textes et des dessins. Dans ces trois tapisseries Shahed Saleem se demande « comment les idées de pureté ethnique et culturelle, répandues à l’époque de la création du plafond de Torrijos, continuent de résonner dans le langage et la politique d’aujourd’hui ».

« Au-dessous du plafond espagnol réalisé à la fin du 15e siècle, une période qui a vu l’essor de l’empire colonial espagnol et le remplacement de siècles d’échanges multiculturels par une monarchie qui privilégiait la pureté religieuse et ethnique, les tapisseries de Saleem interrogent la manière dont les politiques et le langage anti-immigration s’appuient sur de plus longues histoires d’exclusion. La tapisserie centrale fait référence aux fourgonnettes du ministère de l’Intérieur qui circulaient dans l’est de Londres en 2013, encourageant l’auto-déportation. La tapisserie de droite combine des références esthétiques de l’Espagne de la fin du 15e siècle avec les luttes raciales dans l’est de Londres. La tapisserie de gauche célèbre la diversité, la créativité et le commerce du Queen’s Market de Newham. »

4) Finalement, le centre David Bowie abrite l’intégralité des archives personnelles de l’artiste, soit plus de 90’000 objets retraçant son processus créatif et ses réinventions.

Centre David Bowie

Dans ce grand espace on peut lever les yeux pour voir sur des cintres mobiles des vêtements portés par Bowie tout au long de sa carrière, créés par des stylistes connus. Le Centre David Bowie abrite plus de 400 vêtements, allant des tenues décontractées de tous les jours aux tenues de scène éblouissantes.

Immense est le plaisir de la découverte du baguenaudeur dans cet entrepôt si varié, si ouvert, si décontracté, si populaire et en même temps si pointu. Il laisse aller le regard vers tant d’objets les uns à côté des autres. Et il tombe même sur un objet qui fit la joie d’un enfant en 1974 : un maillot de West Ham United, l’équipe qui joue maintenant à côté. Elle, elle a perdu son âme en quittant son quartier multiculturel et son stade d’Upton Park, près du Queens Market illustré plus haut par Shahed Saleem…


Je conseille vivement aux visiteurs-lecteurs de cet article d’accéder au parc Queen Elizabeth, ou d’en repartir, à pied, en traversant la Lea River et en parcourant l’intégralité du Victoria Park, le plus grand de Londres, jusqu’à la station Overground de Cambridge Heath. De là on peut flâner le long du Regents Canal. Trois kilomètres dans le Londres qu’il faut aimer.

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