Cathédrale industrielle à Londres : Crossness Pumping Station


À l’est de Londres, au bord de la Tamise, des investissements publics majeurs au milieu du 19e siècle ont amené à la construction de ce qu’on pourrait nommer des cathédrales laïques : des stations de pompage des eaux usées. La « cathédrale » de Crossness est un exemple de construction industrielle victorienne à l’apogée de l’empire britannique, alliance de la grandeur technologique et de la splendeur décorative, comme si l’artisanat allait sublimer la puissance d’ingénierie.

Londres dépend toujours d’un réseau d’égouts construit il y a plus de 150 ans et conçu pour desservir une population de 4 millions d’habitants. Bien qu’il soit toujours en excellent état, il n’a plus la capacité de répondre aux besoins d’aujourd’hui. Sur cette carte, Crossness est à l’extrême-droite.

Lors de la « Grande Puanteur » (Great Stink) de l’été 1858, la chaleur caniculaire transforme la Tamise, alors utilisée comme égoût à ciel ouvert, en un foyer de puanteur. L’ampleur de la crise a paralysé la ville et a contraint le Parlement à agir en urgence. L’ingénieur Joseph Bazalgette obtient les crédits pour transférer les eaux usées vers l’est et être déchargées, non traitées, dans la Tamise puis emportées en mer au reflux de la marée. Ce concept nécessitait trois égouts principaux de chaque côté du fleuve. Ils étaient en grande partie souterrains, en dessous du niveau de la rivière, de sorte que les déchets devaient être soulevés, donc pompés, pour atteindre leur lieu de décharge finale.

Au bord de la Tamise, Crossness était l’emplacement idéal pour une station de pompage au sud-est, avec sa position légèrement surélevée et surtout sa localisation totalement éloignée des zones habitées.

Quatre moteurs à faisceaux construits par James Watt and Company à Birmingham entraînaient huit pompes qui soulevaient les eaux usées de plus de sept mètres pour être éliminées dans le fleuve ou dans un réservoir, à marée montante.

En raison de la théorie des miasmes en vogue à l’époque, le réservoir de rétention de Crossness était couvert, ce qui ne fut plus le cas dans des réservoirs ultérieurs. Des économies considérables en résultèrent car le lien entre les odeurs pestilentielles et le choléra avaient été réfuté. En effet c’est par des eaux impropres que se transmet cette maladie et non par la puanteur.

La conception des bâtiments, attribuée à l’architecte Diver, a été influencée par le style romantique en vogue à l’époque : retrouver les bases de l’architecture médiévale, ici l’art roman. Crossness a été officiellement inaugurée par le prince de Galles, le 4 avril 1865 et aujourd’hui, sur inscription longtemps à l’avance, on peut visiter ce lieu unique et improbable. 

L’extérieur est semblable à une cathédrale avec deux transepts. La « nef », avec ses fenêtres à arcatures romanes, abritait les chaudières produisant la vapeur. Les quatre moteurs à vapeur activant les quatre pompes ont été installés dans les deux « transepts ». L’entrée dans la salle des chaudières (aujourd’hui centre d’interprétation, accueil et vente de livres, cafétéria) rappelle un portail roman.

À l’intérieur, le travail d’ornementation en fonte de la salle des moteurs faisait écho à ce style médiéval la mode. La partie ouest a été récemment restaurée et repeinte comme elle se présentait en 1865; l’autre « transept » est brut car les couleurs d’origine se sont effacées.

On est frappé par l’octogone, inspiré par le style byzantin, à la « croisée du transept », avec la mise en évidence du nom de l’entrepreneur maître des travaux, Webster.

Les détails des ferronneries, les sortes de chapiteaux, les frises, tout rappelle l’art religieux dans cette « cathédrale » . On ne sait plus si on est dans un lieu qui pompait des excréments ou qui inspirait la beauté aux dévots du progrès. Même le monogramme du Metropolitan Board of Works (MBW), l’autorité administrative qui gérait les travaux de génie civil à Londres de 1855 à 1889, est un petit chef- d’oeuvre d’invention graphique.

Aujourd’hui nous considérons notre approvisionnement en eau propre et notre élimination des eaux usées pour acquis. Une filtration efficace nous protège des maladies d’origine hydrique comme le choléra. Ainsi dans la mégapoe londonienne, Thames Water fournit par jour 2’600 millions de litres d’eau à 9 millions de clients. L’eau non traitée des rivières et des sources souterraines est recueillie dans 30 réservoirs, puis traitée dans l’une des 100 stations d’épuration. L’eau potable traitée est alimentée par le réseau d’approvisionnement en eau et stockée dans l’un des 230 services souterrains. Le réseau d’eau usées compte 100’000 kilomètres de tuyaux, 2530 stations de pompage et 1,2 millions de « trous d’hommes » dans les rues. Les eaux usées sont transportées vers une des 350 stations d’épuration.

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