Enfant rom autrichienne déportée par les nazis, Ceija Stojka, décédée en 2013, n’a jamais fermé les yeux à Auschwitz, Ravensbrück et Bergen-Belsen. Elle a tout vu, tout entendu aussi et a attendu cinquante ans pour rouvrir son regard, à la peinture et à la littérature. Ébahis, nous aussi gardons nos yeux ouverts devant ses œuvres essentielles exposées au Musée des beaux-arts de Besançon jusqu’au 28 octobre. Notre mémoire visuelle imprégnée des œuvres de Zoran Music s’enrichit d’espaces visuels inédits aux racines mémorielles et émotionnelles intenses. Ce mélange de naïveté enfantine meurtrie et de douleur adulte filtrée par l’expression artistique est bouleversant.
L’acrylique sur carton de 1995, reproduite cet article, est marquée par le motif de l’œil, très présent dans l’univers iconographique et mental de l’artiste. Des paires d’yeux parsèment toute la partie centrale. En haut, à gauche et droite, des barbelés sont disposés comme des rideaux ouverts sur la scène.
Quels sont ces yeux dans notre œuvre reproduite ? Une incarnation des hommes, femmes et des enfants morts dans les camps ?
Ou l’œil de Ceija Stojka elle-même, qui, témoin « enregistreur » de l’horreur, a gardé ces images gravées dans les tréfonds de sa mémoire. Peindre serait donc faire ressurgir de manière immédiate et sensitive, sans grande élaboration préalable, des scènes combinées à d’autres images, réelles ou symboliques.
Ou l’image inversée de nos propres regards de témoins et de vigiles devant ce qui pourrait se reproduire si nous restons aveugles devant les génocides ?




Ainsi prend tout son sens le titre de l’exposition de Besançon, lui-même tiré d’entretiens que l’artiste a eus avec sa confidente cinéaste Katia Berger
On le voit aussi dans cette peinture, l’artiste ne peint pas seulement avec des pinceaux mais avec tout son corps. Ici, sa bouche a laissé son empreinte dans certaines parties, faisant penser à des bouches qui crient ou à des baisers que l’artiste leur envoie peut-être. De même, ses mains sont posées à plat (un geste de désespoir, un appel, une mise en garde ?) ou jointes comme pour adresser une prière.
Nous aussi, que nos yeux, nous continuions toujours de les garder ouverts !


