Passer du temps à Cádiz pour s’imprégner de son intimité particulière passe par des activités décalées, en lien avec l’esprit de la ville. Libérale depuis le 19e siècle, elle abrita le Parlement espagnol qui, en 1812, adopta le premier texte constitutionnel du pays pour lutter contre l’occupation napoléonienne. Voici donc, pour dix jours d’une belle décade, des suggestions d’activités loin du sur-tourisme.
1. Retrouver Haydn et Goya dans un oratoire du centre-ville
L’oratoire de la Santa Cueva est célèbre par la conjonction stupéfiante de deux génies apparemment décalés lors de l’autre. L’un, pictural, Goya, l’autre musical, Haydn. Dans ce temple, chef-d’œuvre néo-classique, son promoteur, un prêtre d’origine noble, commande à Joseph Haydn un morceau destiné à être joué le matin du Vendredi-Saint pour accompagner la prédication des Sept Dernières Paroles du Christ en Croix. On peut l’entendre lors de la visite qui permet aussi d’admirer trois toiles de Goya, dont une cène. Ce lieu conçu comme une retraite spirituelle permet de se décaler en échappant un moment à la vie quotidienne.
2. Être bohème à la plage
Les tentations bohèmes amèneront inévitablement le visiteur de Cádiz à longer l’immense plage de sable de plusieurs kilomètres. Il aura le choix de l’itinéraire selon le vent, souvent très fort. Ainsi, par vent d’est, on prendra le train de la gare centrale jusqu’au stade de foot (Estadio) et on marchera jusqu’au parc Genoves au bout de la cité allongée.
Aucune ville d’Europe ne possède une plage si immense intégrée à son espace urbain. La connaître, c’est l’adopter car elle nous décale de l’instantanéité de la vie trépidante des commerces, du trafic automobile, des grands hôtels et nous procure des joies visuelles intenses selon la lumière ou le vent, ciel et mer formant des horizontales picturales.



Si l’on veut, on s’arrêtera pour manger des tapas ou des demi-rations dans le bar-restaurant de la grande avenue, La Bohemia. Ici, aucun touriste mais des familles, des amis entre eux et des habitués profitent d’une cuisine généreuse. Le jour de notre venue, un mercredi de mars à 15 h, on nous a installés à l’étage pour manger notamment du cazón en adobo, des morceaux de chien de mer marinés au vinaigre, au cumin et à l’ail.


3. Admirer les tissus de Zurbarán
Francisco Zurbarán fut le grand peintre baroque de l’ordre des Chartreux. Auteur des peintures de la chapelle de la Cartuja de Jerez, il est bien représenté au musée des beaux-arts de Cádiz dans les portraits en pied de frères chartreux fondateurs de l’ordre.
Il faut décaler son regard, des visages aux tuniques blanches des frères. Le peintre exerce son talent de coloriste, teintant les tissus plissés de gris, d’ocre et de variations nacrées. Un grand peintre est celui qui sait peindre des vêtements ! Et, juste à côté de la salle Zurbarán, on se convaincra de cette affirmation en contemplant une copie de la Virgen de la faja de Murillo.
4. Excursionner dans les salines de San Fernando
Entre San Fernando et Chiclana de la Frontera s’étendent d’anciennes salines dont quelques-unes sont encore en activité. Laissant pour un jour la ville de Cádiz aux touristes descendus des immenses bateaux de croisière, on prendra le tram de la gare principale jusqu’à la station Carmen à San Fernando. En une dizaine de kilomètres à pied, on rejoindra la station Nuestra Señora de los Remedios de ce même tram à Chiclana en suivant l’itinéraire cycliste de la route européenne 8.


Il serait dommage d’ignorer la ville coquette de San Fernando et la non moins coquette cité balnéaire de Chiclana. L’excursion est idéale en mars-avril ou en octobre-novembre ; je la déconseille par grande chaleur. On traversera des étendues d’eau et de terre en observant les très ingénieux systèmes de barrage mis en place pour assécher les surfaces aquatiques
5. Manger une friture au Folgar
Ce bar-restaurant est situé au pied du quartier populaire de Santa Maria, lieu d’origine de nombreux musiciens et chanteurs flamenco. Au sommet de la rue qui part du bar, la calle Placio, on débouche sur la promenade de long de l’océan. Telle est Cádiz, aux innombrables ruelles étroites s’ouvrant sur le large : c’est une cité jamais étroite d’esprit.


Sur la terrasse triangulaire du Nuevo Folgar, les prix sont extraordinairement doux, les clients du coin et les portions généreuses. Ainsi, en ce jour de Pâques lumineux de 2026, où les habitués se pressaient à l’intérieur pour goûter le riz maison, nous fûmes gratifiés pour 15 euros d’un frito gaditano avec de gros morceaux de poissons d’une extrême fraîcheur (entre autres chien de mer et colin), ainsi que des calamars, une tortillita de camarón, un beignet de crevettes grises et des croquettes de crevettes à l’ail. À 200 mètres de là, on payera le double dans des établissements plus touristiques.



Folgar est une ancienne forme de holgar, signifiant se reposer, profiter. Profitons-en donc pendant que ce bar résiste sur-tourisme
6. Flâner de places en jardins arboricoles
Sans ses grandes et petites places, sans ses beaux jardins, sans ses coins de rue aménagés et petits squares, Cádiz serait une prison à ciel ouvert avec ses rues étroites et ses hauts immeubles.
Le petit parcours urbain et arboricole ici proposé fait admirer de beaux arbres et de beaux jardins. On part, près de la gare, sur le paseo Canalyas et ses pins des Canaries aux aiguilles tombantes. Sur la place de la Candelaria, autour de la délicieuse fontaine et sous la pergola couverte de bougainvilliers, on admire un araucaria ou pin de Norfolk atteignant bien les 40 mètres.
Sur la place de Mina, devant le Musée des beaux-arts, trois ficus magnifiques dont un surtout, gigantesque, apportent de la fraîcheur. On trouvera un autre remarquable ficus dans les jardins de l’Alameda Clara Campoamor ; ses ramures gigantesques tombent presque dans la mer. Ce jardin romantique offre une belle vue sur la baie.


Dans le parc Genoves qui fait face à l’océan, nous voici dans un authentique musée botanique à l’air libre avec plus 250 espèces d’arbres et d’arbustes. À mettre en exergue un pohutukawa, arbre originaire de Nouvelle-Zélande et sacré pour les Maoris. C’est l’arbre de Noël là-bas car il produit des masses de fleurs rouges.
7. Visiter la Vierge du Rosaire
La Sainte patronne de Cádiz est une petite statue dans l’original fut détruit en 1931. Elle est conservée dans l’autel principal de l’église Santo Domingo, près de la gare. Elle a un surnom, la Galeona, terme désignant les images de Notre-Dame du Rosaire qui accompagna pendant plus de trois siècles les navires de la flotte des Indes. La route se divisait en deux étapes : la première entre Cádiz et Vera Cruz au Mexique et la seconde entre Acapulco et Manille.


Cette statue sort dans une procession extraordinaire le jour de la Fête du Rosaire, chaque année le 8 octobre. Ce fut en 1997 la première procession religieuse que j’ai vue en Andalousie. Ce jour-là la tradition veut que des milliers de fleurs, des nardos, des sortes de tubéreuses originaires du Mexique, soit lancées et dispersées sur le paso portant la Vierge.
8. Aller au marché couvert à 8 h.
Le marché couvert de Cádix est unique en Europe par la variété et la profusion de ses stands de poissons qui se trouvent à l’intérieur. Autour, d’innombrables autres stands de boucherie, de charcuterie, de conserves et de fruits et légumes. Les touristes de croisière s’y pressent dès 11 heures pour manger des tapas sous le regard bienveillant des serveurs ravis des bonnes affaires.


Décalons nos rythmes de vacances et allons au marché dès 8 heures alors que les poissons ne sont pas encore en vente et observons la mise en place des stands. L’expérience est unique et si vous pouvez cuisiner dans votre lieu de vacances, allez à l’aventure en vous approvisionnant et imaginez des recettes à l’andalouse. Ainsi mes filets de gallos rôtis avec des fèves et pommes de terre de Sanlucar et mon riz aux asperges vertes, safran et chocos, n’étaient pas une honte.


9. Découvrir les corrales de Rota
S’intéresser à un site environnemental et culturel peu spectaculaire décale complètement à côté des splendeurs étiquetées trois étoiles dans les guides : panorama, montagnes, chutes d’eau, etc.
Les corrales des Rota nécessitent du visiteurs quelques efforts pour les connaître. Ces parcelles de terre gagnées sur la mer, qu’on appellera les « pêcheries de Rota » témoignent d’une méthode de pêche traditionnelle et ancestrale. Elles sont classées « monument naturel d’Andalousie » pour leur importance éco-culturelle ; elles constituent à ce titre une aire naturelle protégée.


Ces parcelles sont délimitées par des digues qui divisent la zone des marées en différents compartiments, visibles à marée basse. De forme généralement semi-circulaire par rapport au rivage, elles délimitent la terre nue et érodée. Il s’agit d’une méthode de pêche passive, basée sur le flux et le reflux des marées ou la présence de courants marins. Ces dispositifs attirent les poissons et autres organismes aquatiques et les empêchent de s’échapper. Les parois sont constituées de pierres marines poreuses, ou pierres à huîtres, liées entre elles par un conglomérat marin : huîtres et algues entre autres, qui agissent comme un ciment naturel.
Ces corrales sont un exemple remarquable de gestion durable des ressources marines et, simultanément, un trésor historique, puisqu’elles représentent l’une des méthodes de pêche les plus anciennes et les plus fascinantes. Leur origine demeure incertaine ; certains auteurs les attribuent aux Phéniciens, d’autres aux Romains, et d’autres encore à une origine arabe. Elles présentent un grand intérêt écologique, abritant une riche biodiversité animale et végétale. À ces espèces s’ajoutent les oiseaux marins qui utilisent les pêcheries comme zones d’alimentation ou de repos, ce qui rend la conservation de ce patrimoine naturel essentielle.
10. Regarder une vidéo de chiringuitas
Considéré comme un des plus importants carnavals du monde, celui de Cádiz nous ouvre en partie à l’esprit de cette ville libérale. Un jour de pluie lors du séjour, on ouvrira donc sur notre portable le lien suivant pour regarder un concert de chiringuitas, l’âme du carnaval.
Il s’agit de groupes musicaux humoristiques et satiriques qui parcourent les rues pour chanter des chansons critiquant l’activité politique et sociale avec une ironie mordante.
Les formations qui chaque année participent au concours qui se tient au Gran Teatro Falla comprennent environ 12 personnes (ténors, basses et altos). Elles sont accompagnées par une grosse caisse (bombo), une caisse claire (caja) et des guitares. L’utilisation du pito de caña (mirliton) est emblématique pour marquer le rythme.
Elles interprètent des pasodobles (sujets sérieux ou hommages) et surtout des cuplés (chansons courtes et drôles avec un refrain entraînant). Chaque groupe porte un déguisement élaboré et thématique appelé tipo, qui sert de base à tout son humour et sa mise en scène.
D’autres chirigotas, « callejeras » (Illégales) sont des groupes plus informels qui ne participent pas au concours. Ils se produisent directement dans les coins de rues, privilégiant la spontanéité et le contact direct avec le public.





