Les tissus des sentiments chez Murillo


Séville célèbre cette année le quadricentenaire de la naissance de Murillo, son plus grand peintre qui y vécut et y travailla toute sa vie. Il peint ce que je nommerais les tissus des sentiments : d’une part, ses vierges sont des mères qui enveloppent leur fils dans des bandes ou des serviettes; d’autre part, ses toiles allongées déroulent les sentiments au fil du regard.

Un tableau appartenant à une collection privée suisse anonyme était exposé pendant quelques mois au couvent Santa Clara : La Virgen de la faja (La Vierge à la bande). 

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L’oeuvre représente la Vierge enveloppant l’enfant dans des couches avant de lui attacher une petite ceinture. Elle appartenait à un canon de la cathédrale de Séville, Juan Federighi, et était inscrite à l’inventaire des biens de 1673. Les mains délicates et expertes de la mère tiennent le lin (?) doux qui prépare l’enfant à la journée. La ceinture qui va maintenir les couches sera aussi délicatement nouée.

La toile du peintre – même tissu de lin que la faja ? – enveloppe aussi le spectateur dans une scène rassurante, protectrice. Pour Murillo, la peinture a une fonction maternelle : susciter une piété filiale car ses premiers spectateurs sont des gens simples empreints d’une foi populaire.

Les mains de Marie et celles du peintre doivent nous coconner pour la journée, en fait pour notre vie… Leurs instruments pour accomplir la noble tâche : une petite ceinture et un fil qui pend, comme un filet de couleur qui glisse d’une palette.

La Vierge et le peintre donnent naissance dans l’amour et leur oeuvre est amour du doux geste enrobant : Jésus et le spectateur sont ceints par eux. Par ce qu’il faut bien nommer une vérité : vérité de la foi, vérité de la peinture. 

Continuons notre périple sévillan par la décoration de la chapelle Saint-Georges de la confrérie de la Sainte Charité, souhaitée et coordonnée par un noble sévillan, Miguel Mañara. Il se retira de la vie mondaine pour se consacrer à la charité et le programme iconographique de la chapelle, aujourd’hui celle d’un asile de personnes âgées, reflète son idéal. Elle invite à la pratique des sept oeuvres de miséricorde (aider les malades, enterrer les morts, accueillir les sans-abri, donner à manger et à boire aux indigents, vêtir ceux qui sont nus, visiter les prisonniers). La pratique de la charité amènera ainsi au salut de l’âme et à la vie éternelle auprès du Christ mort pour les hommes. Un Christ dont le retable de la chapelle, le plus beau de l’Espagne baroque, célèbre la grandeur dans sa mort même. Mañara justifie d’ailleurs sa vie austère par la grandeur artistique nécessaire à la gloire de Dieu.

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C’est dans ce contexte que Murillo, au faîte de sa réputation et de son talent, est amené à peindre des scènes bibliques illustrant ces sept oeuvres. Deux grands tableaux allongés évoquent l’aide aux assoiffés et aux affamés. Ils se font face dans la chapelle.

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Sur la photo ci-dessus ce sont des copies car les toiles récemment restaurés sont jusqu’en novembre 2018 exposées au public dans un salle attenante à la chapelle. S’être trouvé une demi-heure tout seul devant ces deux oeuvres, et si proche d’elles, fut assurément un moment mémorable d’enveloppement spirituel. Il faut réserver sa visite et je conseille d’y aller à 15 heures alors que Séville mange ou s’apprête à faire la sieste. Toutes les photos ci-dessous sont originales.

La première toile illustre l’aide aux assoiffés par le miracle de l’eau surgissant du rocher devant Moïse. 

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Le format très allongé du tableau est adapté à la chapelle. Placé normalement à quatre mètres sous lui, nous ne pouvons pas assez bien apprécier le génie d’un peintre à la fin de sa carrière, réalisant une commande avec laquelle il se sent en phase spirituelle complète.

Dans la salle spécialement aménagée jusqu’en novembre, la toile se déroule sous nos yeux et nous autorise à nous en approcher, nous en éloigner, aller de gauche à droite, de droite à gauche. Ces moments de complète immersion dans la peinture relèvent de la magie pure : la salle des régents à Haarlem, un matin d’août 1995, la salle Brueghel à Vienne en août 1988, le Bar aux Folies-Bergère en juillet 1974.

Dans un sens différent des scènes maternelles et intimes, Murillo est ici un dérouleur de sentiments. Il s’intéresse à montrer les effets du miracle sur le peuple assoiffé. Notre regard est un fil qui relie les personnages les uns aux autres. L’oeuvre se recrée au fur à mesure de nos observations de détail. Nous sommes des spectateurs tisserands qui allons nous vêtir de l’émotion des figures représentées.

Ici, une fillette, la bouche assoiffée et les mains tendant une cruche avec une avidité joyeuse.

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Là, une mère dépoitraillée, sacrifiant la bonté maternelle à sa soif, devant son fils impuissant à saisir le pot. Comme si Murillo peignait l’inverse de la Virgen de la faja.

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A côté, un couple dont le désir semble décuplé par l’imminence de la satiété : une terre promise. 

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Plus loin, l’effort musculaire d’un homme tendant son pot en étain, et, surtout, le chien si assoiffé qu’il ne tente même plus de laper le sol car il ne se rend pas encore compte du miracle. 

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Enfin, moment baroque extraordinaire, une scène à trois : une mère bienveillante et ses deux enfants, l’un buvant, l’autre mourant de soif et criant son envie. 

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Ce tissage visuel produit l’émotion que l’art baroque de Murillo porte à son accomplissement : la fusion des contraires dans l’unité composite. En cela il égale Caravage, celui des Sept Oeuvres de la miséricorde de la chapelle Pio de la Misericordia à Naples, l’équivalent de la chapelle sévillane dans son projet religieux.

Caravaggio_-_Sette_opere_di_Misericordia

Le second tableau restauré et présenté au public peint le miracle de la multiplication des pains et illustre ainsi l’aide à apporter aux affamés. 

La tableau est notamment extraordinaire dans l’évocation de la foule affamée de l’arrière-plan à droite, qui semble annoncer les sabbats de sorcières de Goya. 

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Murillo respecte parfaitement le texte biblique et fixe la scène au moment où le Christ, comme inspiré, va réaliser le miracle. 

« Ces jours-là, une foulenombreuse s’était réunie et n’avait pas de quoi manger. Jésus appela ses disciples et leur dit: «Je suis rempli de compassion pour cette foule, car voilà trois jours qu’ils sont près de moi, et ils n’ont rien à manger. Si je les renvoie chez eux à jeun, les forces leur manqueront en chemin, car quelques-uns d’entre eux sont venus de loin.»

 Ses disciples lui répondirent: «Comment pourrait-on leur donner assez de pains à manger, ici, dans un endroit désert?»

Jésus leur demanda: «Combien avez-vous de pains?» «Sept», répondirent-ils. Alors il fit asseoir la foule par terre, prit les sept pains et, après avoir remercié Dieu, il les rompit et les donna à ses disciples pour les distribuer; et ils les distribuèrent à la foule.

 Ils avaient encore quelques petits poissons; Jésus [les] bénit et les fit aussi distribuer.

 Ils mangèrent et furent rassasiés, et l’on emporta sept corbeilles pleines des morceaux qui restaient.

Ceux qui mangèrent étaient environ 4000. Ensuite Jésus les renvoya. »

A côté, les « quelques petits poissons » mentionnés dans l’Evangile de Saint-Marc donnent lieu à une séquence émouvante. Un apôtre compréhensif tend la main pour recevoir d’un garçon, comme une offrande, le panier en osier et ses deux sortes de bar.

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Citez-moi un autre artiste du XVIIe capable de mieux peindre l’instantanéité d’un geste, ici le moment où le panier de deux kilos passe d’une main à l’autre. 

Enfin, tout à droite, Murillo compose une scène de genre réaliste dont les grands artistes baroques ont le secret. Si Velasquez, l’intellectuel conceptuel, a peint des tableaux sophistiqués sur l’art de la peinture, le vrai et le faux, le réel et l’illusion, Murillo en artiste intuitif, se pose les mêmes questions.

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Est-ce que ce que je vais voir est vrai ? La jeune femme, peut-être naïve, semble le croire, la vieille est sceptique. La peinture peut-elle peindre la vérité, d’un miracle ou d’un sentiment ? Murillo, le peintre des jeunes Marie, mère ou immaculée, n’a pas de doute : oui ! 

Et nous avec lui, cette fois !

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