La coulée de Barca Nostra, opéra de chambre de François Cattin


L’opéra de chambre Barca Nostra est le troisième volet d’une trilogie écrite par François Cattin à l’occasion du 30e anniversaire de l’ensemble vocal féminin Calliope de La Chaux-de-Fonds en Suisse. Musiciennes, chanteuses et public, ému·e·s par une telle grandeur artistique, sont embarqué·e·s dans une traversée. La musique coule sans interruption; la barque coule sans aide. Sauf peut-être celle de nous-mêmes ou d’un Dieu caché.

Défini comme un « huis-clos » et une « traversée dans laquelle nous sommes tous·tes embarqué·es » , Barca Nostra se déroule sur un plateau presque nu avec le sextuor orchestral à l’écart, côté jardin. Seuls 21 blocs rectangulaires en bois, constamment déplacés et transportés, accompagnent le choeur féminin. Aussi simple et puissant que chez Peter Brook ! Devant la scène, assis au milieu de la première rangée du public, le compositeur dirige l’ensemble.

Les six chanteuses professionnelles appartiennent à l’Ensemble vocal féminin du Conservatoire neuchâtelois. Les quinze autres chanteuses amatrices forment l’ensemble vocal féminin Calliope, dirigé par la femme du compositeur, Miriam Aellig. D’ailleurs, le spectacle balaie la frontière entre professionnels et amateurs tant il est intense. Elles jouent, chantent et donnent tout d’elles-mêmes, aidées par un génie de la scénographie et de la lumière, Alain Kilar, le compagnon artistique de Cattin depuis des années. Les effets visuels sur la paroi du fond du Temple-Allemand m’ont rappelé la puissance émotionnelle de Giorgio Strehler.

Le défi totalement assumé et réussi de François Cattin est d’avoir composé une oeuvre sur l’exil en mer de réfugiées comme une coulée musicale ininterrompue. Les cinq tableaux (départ, espoir, nostalgie, naufrage et adresse au public) sont un flux rythmé par une grande variété de moments chantés (solo, duos, trios, quintettes, choeur). Les naufragées vont couler et sortir du plateau pour chanter au public que « Ça vous regarde, Ce qui se joue au milieu de l’eau, Les gouffres posés entre nous… »

Cet opéra de chambre se situe musicalement dans la tradition tonale avec des influences du chant parlé qu’on trouve – si je ne me trompe pas – dans Pelléas et Mélisande de Debussy ou La Voix humaine de Poulenc. L’entrée musicale cite explicitement le grandiose début de la Passion selon Saint-Matthieu de Bach et la dernière strophe du choeur s’ouvre sur les quelques notes du dernier lied du Voyage d’hiver de Schubert, le « Joueur de vielle ». Un tableau scénique sur la barque imite la position des personnages du Radeau de la Méduse de Géricault.

Là n’est pas l’essentiel. « Nous sommes embarqué« , fait-on dire à Blaise Pascal qui, dans sa célèbre pensée sur le pari de savoir si Dieu (qui ne se manifeste pas à nous) existe ou non, affirme plutôt à son interlocuteur imaginaire : « Vous êtes embarqué »

Voici cet extrait tiré des Pensées de Pascal, écrites dans la seconde moitié du XVIIe siècle :

« Examinons donc ce point, et disons : « Dieu est, ou il n’est pas. » Mais de quel côté pencherons-nous? La raison n’y peut rien déterminer : il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à l’extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous ? Par raison, vous ne pouvez faire ni l’un ni l’autre ; par raison, vous ne pouvez défendre nul des deux. Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix ; car vous n’en savez rien.

– « Non ; mais je les blâmerai d’avoir fait, non ce choix, mais un choix ; car, encore que celui qui prend croix et l’autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute : le juste est de ne point parier. »

– Oui ; mais il faut parier. Cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. Lequel prendrez- vous donc? Voyons. Puisqu’il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. Vous avez deux choses à perdre : le vrai et le bien, et deux choses à engager : votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude ; et votre nature a deux choses à fuir : l’erreur et la misère. Votre raison n’est pas plus blessée, en choisissant l’un que l’autre, puisqu’il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter.

– « Cela est admirable. Oui, il faut gager. »

Ainsi s’exprime Pascal devant l’athée qui ne croit pas en Dieu parce qu’il ne le voit pas. L’écho d’une présence cachée semblable au Dieu pascalien s’entend à la fin de Barca Nostra quand le choeur chante :

« Entendez-vous, Il y un souffle qui s’éveille, Il y a un son au loin qui luit Comme un mot qui revient À des années-lumières, Un mot qu’on croyait oublié, Un mot qu’on savait disparu. Mais il vibre, Invisible, Et je l’entends. Ce que je ne vois pas C’est ma peur qui l’entend, Il y a un souffle qui s’éveille Il y a une fuite quelque part. »

Dieu absent qui laisse mourir ses enfants mais Dieu néanmoins présent dans l’humanité de chaque homme, dans l’espérance de l’humanité sauvée par la foi en Dieu, dans la foi qui nous pousse vers l’autre ?

Telle semble être, derrière le partage – qui nous « regarde » – des destins coulés de Barca Nostra, la foi secrète d’un homme qui est amour de la musique, amour des élèves et des autres : François Cattin, l’homme qui fait venir à lui les autres ! Ici photographié par moi le matin de la parution de cet article, le dimanche 27 novembre 2022 au Temple-Allemand de La Chaux-de-Fonds.

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