La philosophie de Levinas dévoyée par des activistes anti-burqa


La pensée du grand philosophe Emmanuel Levinas a été récemment détournée de son sens par des activistes anti-burqa présents dans les médias et sur les réseaux sociaux. Argumenter en faveur de l’initiative de l’UDC devrait éviter ce type de dévoiement provoqué par une méconnaisance de la rigueur philosophique. 

Dans son livre le plus célèbre, Éthique et infini (1982), Levinas utilise le thème du visage pour nous parler de la souffrance d’autrui, et pas de l’interdiction ou non de masquer son visage

Le passage le plus connu de ce livre est celui-ci :

«  Quand on dit qu’on regarde autrui face à face, je me demande si l’on peut parler d’un regard tourné vers le visage, car le regard est connaissance, perception. Je pense plutôt que l’accès au visage est d’emblée éthique. C’est lorsque vous voyez un nez, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire, que vous vous tournez vers autrui comme vers un objet. La meilleure manière de rencontrer autrui, c’est de ne pas même remarquer la couleur de ses yeux! Quand on observe la couleur des yeux, on n’est pas en relation sociale avec autrui. La relation avec le visage peut certes être dominée par la perception, mais ce qui est spécifiquement visage, c’est ce qui ne s’y réduit pas. 

Le visage est signification, et signification sans contexte. Je veux dire qu’autrui, dans la rectitude de son visage, n’est pas un personnage dans un contexte. D’ordinaire, on est un « personnage » : on est professeur à la Sorbonne, vice-président du Conseil d’État, fils d’Untel, tout ce qui est dans le passeport, la manière de se vêtir, de se présenter. Et toute signification, au sens habituel du terme, est relative à un tel contexte : le sens de quelque chose tient dans sa relation à autre chose. Ici, au contraire, le visage est sens à lui seul. Toi, c’est toi. En ce sens, on peut dire que le visage n’est pas « vu ». Il est ce qui ne peut devenir un contenu, que votre pensée embrasserait; il est l’incontenable, il vous mène au-delà. C’est en cela que la signification du visage le fait sortir de l’être en tant que corrélatif d’un savoir. Au contraire, la vision est recherche d’une adéquation ; elle est ce qui par excellence absorbe l’être. Mais la relation au visage est d’emblée éthique. Le visage est ce qu’on ne peut tuer, ou du moins ce dont le sens consiste à dire : « Tu ne tueras point ». »

Pour Levinas, fin connaisseur de la Torah, la douleur d’autrui est objet de la réflexion dans ce qu’on peut appeler une éthique de la souffrance. « La crainte de chacun pour soi, dans la mortalité de chacun, n’arrive pas à absorber le scandale de l’indifférence à la souffrance d’autrui. » De ce point de vue, souffrir, c’est souffrir par, mais c’est surtout souffrir pour autrui. Quand on souffre seul, on est conduit à l’absurde, au non-sens. La victime crie à l’inutilité de sa souffrance, à l’absurde. « La seule manière d’échapper à cela, c’est d’observer dans ce « non » un « appel originel à l’aide », une recherche d’autrui qui seul peut me sortir de là. L’appel de l’Autre, dans la douleur, fonctionne comme obligation pure ». (Matthieu Dubost) Et c’est là que le visage d’autrui mène à un« oui » comme source de sens : autrui seul peut me sortir de là. L’appel de l’autre, dans la douleur, fonctionne comme obligation pure, comme impératif éthique fondamental puisque le visage est ce qu’on ne peut tuer.

Comme l’écrit Maria Salmon, «  On est donc d’accord que ce que nous voyons matériellement de l’autre c’est d’abord son visage : il s’adresse à chacun de nous, nos regards se croisent. Il peut même arriver qu’il nous soit difficile de regarder quelqu’un « en face », dit-on, parce qu’il y a en lui quelque chose qui nous gêne, nous est insupportable. Pensons aux condamnés à mort, dont le bourreau ne doit pas voir le visage, ou à ces tueurs qui cachent le regard de leurs victimes en leur bandant les yeux, ou plus près de nous, à ces mendiants, à qui l’on donne l’obole sans les regarder ou si peu, parce que notre geste dérisoire reste étranger devant leur détresse.

Le problème de la burqa est donc double : certes la relation éthique à l’autre est biaisée parce que je ne vois pas le visage de la femme qui se voile. Mais jamais Levinas ne fait du visage visible un impératif éthique qui obligerait une femme à ne plus porter une burqa.

Dans ce sens le texte d’un médecin du Landeron, Visage caché dans l’espace public, une limitation éthique, paru dans Le Temps le 16 février 2021 constitue un dévoiement de la pensée de Levinas dont il déforme le sens à son avantage. Monsieur Jacques Aubert écrit :

«  Mais que masquent ces masques ? Ils dissimulent un visage, le visage d’autrui. Nous devons ici, élément essentiel de notre propos, évoquer le philosophe Lévinas, qui a parlé longuement du visage dans Ethique et Infini. Ce penseur a complètement renouvelé la perspective éthique et le problème de la relation à autrui. L’autre apparaît d’abord comme un visage, signe d’une transcendance unique et vulnérable. « La relation au visage est d’emblée éthique. Le visage est ce qu’on ne peut tuer. Le Tu ne tueras point est la première parole du visage », précise Lévinas. C’est pourquoi on met un bandeau noir sur le visage des fusillés (…) Interdire la dissimulation du visage dans l’espace public, c’est poser une limitation comportementale à valeur d’exigence éthique. »

Cette dernière affirmation, un véritable dévoiement, est un hymne à l’intolérance, une limitation de la liberté de choix, absolument contraire à la pensée de Levinas, ici tout simplement pas comprise du tout. Comme l’a écrit, dans une discussion sur les réseaux, Pierre-Alain Landry, « instrumentaliser Lévinas pour « interdire la dissimulation du visage dans l’espace public » constitue un détournement inacceptable de la pensée de ce philosophe ».

En plus, l’idéolologie néo-conservatrice de Monsieur Laurent se manifeste dans la première partie de son texte qui cite le sociologue Samuel Huntington, ce penseur inspirateur des Zemmour et consorts, qui, loin de décrire l’état du monde, cherche à consolider la stratégie militariste néoconservatrice étasunienne qui a pris forme à la fin des années 1990. Derrière ces propos se dissimulent les théories du « grand remplacement » que même Marine le Pen met en veilleuse ces temps.

«  La constitution de l’humanité en civilisations, l’organisation du vivre ensemble en harmonie, depuis la nuit des temps, s’est fondée, dans toutes les ethnies, sur des invariants universels, comme l’interdit du meurtre ou l’interdit de l’inceste. La reconnaissance d’autrui et de sa dignité par la lecture de son visage fait partie, aussi, des valeurs universelles, et, comme telle, devrait faire l’objet de notre promotion active, au moins là où nous sommes souverains ! La question de la dissimulation du visage pose d’abord celle de l’endroit où elle fait malaise: l’espace public! Là où l’individu et la communauté s’articulent. Là où, dans nos sociétés multiculturelles, les communautés se côtoient. Quelque chose de l’ordre du choc des civilisations, concept créé par Huntington, semble bien se jouer: «Les grandes divisions, sources de conflits, au sein de l’humanité ne seront plus idéologiques ou économiques, mais culturelles», a prophétisé le professeur américain de sciences politiques. Difficile de penser que le problème n’existe pas ! », écrit Jacques Aubert.

La choucroute argumentative réactionnaire du médecin du Landeron culmine donc dans son idée que la « dignité d’autrui » reposerait sur la lecture de son visage au même titre que le droit de n’être ni tué ni être contraint à un inceste !

De surcroît, son appel à un « droit de la ressemblance » est très discutable et contredit toutes les valeurs d’une société tolérante. « Le problème est bien celui de l’organisation de la vie collective: faut-il continuer d’opposer individu et communauté? Au droit à la différence, qui a eu ses lettres de noblesse, même si source de communautarismes problématiques dont le séparatisme français est particulièrement emblématique, ne devrait-on pas opposer et proposer un droit à la ressemblance ? »

Dans cette campagne politique très clivée à l’intérieur même des partis politiques, ce courrier d’un lecteur, sous son apparente autorité philosophique, cache une idéologie d’exclusion que je ne peux ni cautionner ni même supporter. 

2 commentaires

  1. Cher Daniel Musy,
    Je vous remercie pour votre texte complet et lumineux. A la lecture de l’article du médecin du Landeron, j’avais réagi d’une manière immédiate et un peu lapidaire, sans développer d’arguments. C’est maintenant chose faite grâce à votre article. J’apprécie également votre analyse de l’idéologie réactionnaire qui sévit particulièrement en France actuellement, où Macron et certains de ses ministres, dans la perspective de la présidentielle de 2022, tentent de concurrencer Marine Le Pen en chassant sur les terres du RN. Cela crée un climat nauséabond dont nous subissons aussi les effets en Suisse.

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