Le « Royaume délesté » de Pier Vay : la beauté éphémère de l’instant qui défaille


Dans son récit en spirales qui raconte son histoire de metteur en scène au Gymnase et au Lycée de La Chaux-de-Fonds, Pier Vay se déleste de son royaume. Il nous ouvre à la grâce qu’il a cherché à faire surgir chez ses actrices et acteurs, étudiant-e-s « enflammé-e-s » vivant pleinement l’éphémère de la représentation. Constitué de quatre méditations sur ses quatre derniers spectacles, ce livre de « Pavé », à coup sûr, nous a transformés, nous les lecteurs-amis. Amis et spectateurs de toujours en quête d’un théâtre de rêves, tissés par un artisan, théâtre que nous peinons à rencontrer aujourd’hui.

Une œuvre en bois de noyer du sculpteur lorrain du début de la Renaissance Ligier Richier, a frappé notre ami Pavé : La Pâmoison de la Vierge (1531). Sur le coup de la vision de son Fils crucifié, la Vierge défaille et est retenue par Saint Jean. Elle s’abandonne totalement, il la retient dans une bienveillance indubitable, en dépit de ses mains passées sous les aisselles et posées sur les seins de Marie.

Ainsi s’incarnent les rêves du metteur en scène, de l’acteur, du spectateur : « Vivre pleinement ensemble dans l’éphémère, dans la défaillance ». L’émotion vraie et le juste pathos offrant son poids de souffrance.

Dans la Vierge sculptée par Richier, l’esprit est produit par le corps. À l’inverse, l’acteur qui pense à son jeu, qui l’intellectualise, fera mouvoir son corps sur la scène sans que rien ne se produise. Aucune grâce ne parcourra ses mouvements et ses paroles.

Toute la vie théâtrale de Pavé, tisserand des rêves, s’est consacrée à enflammer ses acteurs, « brûler tout ce qui en nous se fait machinalement avant de… ». Avant de passer, écrit Vay. Autrement dit de s’absenter à soi pour trouver une image, se transfigurer en le fantôme qui nous hante, faire vivre l’invisible en soi.

Le désir de l’acteur –  car rien ne va sans désir – doit être tendu vers une sorte d’énergie de l’amour qui produira un « équilibre dans le chaos de l’existence », comme un funambule qui marche sur un fil. Les corps des jeunes acteurs, et leurs esprits qui leur courent après, Pavé a cherché à les enflammer dans un « théâtre des cendres ».

Professeur au lycée Blaise-Cendrars, il aurait bien voulu que son groupe théâtral soit appelé Théâtre des Cendres. Jouant sous le regard d’un dieu du Théâtre. Nous gardons dans notre mémoire en braise presque tous les spectacles que nous avons vus dans notre chère aula. Nous avons eu la chance de l’inaugurer puisque en 1971 nous faisions partie de la première volée qui a fait tout son gymnase dans le nouveau bâtiment du Bois-Noir.

À la lecture de ce livre construit en spirales (on revient à chaque méditation sur les mêmes thèmes, les mêmes obsessions, les mêmes désirs), nous voyons s’éclairer ce que nous avions intuitivement compris, sans jamais avoir pu l’exprimer ouvertement et publiquement.

Oui, maintenant que nous sommes dégagés des obligations du circuit,  nous avons à formuler, avec Pavé, quelques vérités transgressives, belles à dire ou du moins qui font du bien.

Oui, dans cette aula, certaines actrices et certains acteurs (pour nous notamment Jackie qui joua six fois, dont Mary Warren dans les Sorcières de Salem) furent meilleurs que bon nombre qui embrassèrent cette profession.

Oui, le théâtre de nos rêves reste celui que Pavé et nous vécûmes dans les années 80-90. Les Shakespeare et l’Orestie de Mnouchkine, La Bonne Âme, La Tempête et L’Illusion comique de Strehler, les Molière et Bérénice de Vitez, les spectacles de Besson à la Comédie de Genève. Et Peter Brook : Ubu au Pavillon des Sports, sa Tragédie de Carmen, son Hamlet et sa Tempête, sa Cerisaie, son adaptation de L’homme qui se prenait pour un chapeau avec Maurice Bénichou.

Oui, le Théâtre populaire romand n’a récemment pas joué une belle pièce avec les amoureux du théâtre. Sollicité par Pier Vay, il a refusé de présenter à La Chaux-de-Fonds les créations de Barba avec l’Odin Teatret. « Pour eux le théâtre de Barba fait partie du passé tandis que le leur serait résolument tourné vers l’avenir (…) Se croire en prise ou en avance sur son temps est le pire des aveuglements. »

Pavé s’est donc délesté de son royaume. Le dernier jour de son travail de metteur en scène, le 4 mai 2013, il a quitté son aula, se sentant léger et comme délesté du fardeau. Son royaume évoque une montgolfière qui a parcouru, en cercles concentriques et année après année, les hauteurs de notre ville. Délestée de ses poids, elle est montée dans le ciel.

Lire ce livre, c’est la voir loin là-haut, comme un point lumineux qui nous fait signe : « Que tout aille bien ! »

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