Les stéréotypes « demoiselles/messieurs » ont la vie dure à l’Ecole de La Chaux-de-Fonds


Le bal de la Fête de la jeunesse a lieu depuis quinze ans à la Maison du Peuple de La Chaux-de-Fonds. Il est organisé pour les élèves libérables de 11e année. A la manière américaine, la direction de l’école ne s’embarrasse pas de reproduire des stéréotypes discutables dans la conception de cette soirée. Celle-ci paraît droit sortie d’un conte de fées, à l’encontre de ce que l’école neuchâteloise promeut par ailleurs dans d’autres domaines.

Dans Regarde les lumières mon amour, l’écrivaine Annie Ernaux décrit l’hypermarché Auchan de Cergy-Pontoise dans son journal de 2012 :

 » Les jouets occupent plusieurs rangées de rayons rigoureusement séparés en « Garçons », «Filles». Aux uns, l’exploit – Spiderman – l’espace, le bruit et la fureur – voitures, avions, chars, robots, punching-ball – le tout décliné dans des rouges, verts, jaunes violents. Aux autres, l’intérieur, le ménage, la séduction, le pouponnage. «Ma petite supérette», «Mes accessoires de ménage», «Ma mini-Tefal», «Mon fer à repasser », « Ma baby-nurse ». Un « Sac aliments » transparent est rempli hideusement, entre étron et vomi, de croissants et autres nourritures en plastique. Entrevoir une trousse de docteur au milieu de cet arsenal ménager me soulage presque. La reproduction du rôle ne s’embarrasse pas de subtilités ni d’imagination : tout pareil que maman en mini. En face, les teintes sucrées des trousses de maquillage, des coiffeuses avec une glace et un siège pour se faire une beauté, des costumes de Blanche-Neige et de princesses. Plus loin, des poupées de haut en bas d’un rayon de dix mètres. Publicité pour une Barbie au volant d’une Volkswagen, 29,90 euros. Je suis agitée de colère et d’impuissance. Je pense aux Femen, c’est ici qu’il vous faut venir, à la source du façonnement de nos inconscients, faire un beau saccage de tous ces objets de transmission. J’en serai.  » 

Je suis en train d’étudier ce livre avec des élèves de 1ère au lycée et je les trouve sensibles à cette problématique de la répartition des rôles. Nous sommes à une époque de notre histoire où la théorie des genres décrit et remet en cause cette répartition des rôles entre les hommes et les femmes, qu’on peut considérer comme aliénante.

Plus rien n’est comme avant dans tous les domaines, particulièrement dans ceux qui touchent à l’école. Ainsi, les premiers manuels de lecture évitent que maman fasse la cuisine et que papa conduise la voiture. Dans notre canton, on se réjouit que l’orientation professionnelle valorise tous les métiers à égalité de chances et d’intérêt. De même, les jeunes filles de 11e année peuvent suivre une journée l’activité professionnelle de leur père et vice-versa.

Cette promotion cantonale de l’égalité et cette lutte contre la répartition des rôles place l’école obligatoire de La Chaux-de-Fonds dans une situation paradoxale. Par choix ou par habitude, elle organise depuis quinze ans, à l’image de qui se passe aux Etats-Unis  un bal de la jeunesse célébrant les promotions et destiné à toutes et tous les élèves libérables.

Voici le début de la circulaire de cette année envoyée aux élèves et aux parents

Cher/ère élève,
Comme chaque année, la direction de l’Ecole obligatoire a décidé de mettre sur pied un bal pour les élèves libérables de 11e année en souhaitant marquer ainsi de façon magistrale la fin de la scolarité obligatoire.
Ce bal aura lieu le JEUDI SOIR  5 JUILLET 2018
Précisions
Une tenue habillée sera exigée :
  • robe longue ou courte pour les demoiselles
  • habit, veston, chaussures (pas de baskets), cravate ou nœud papillon pour les messieurs
La direction souhaite éviter la surenchère au niveau de l’arrivée au bal, ainsi la rue sera fermée à la circulation et les élèves arriveront à pied à la Maison du Peuple.
Les élèves qui n’ont pas de cavalier peuvent participer au bal.

Il est excellent d’avoir interdit l’arrivée des élèves en Ferrari, Maserati, Porsche ou BMW louées pour l’occasion.

Mais ces « demoiselles » et ces « messieurs » sont obligés de se vêtir d’une manière que je considère comme surannée, aliénante et socialement inégalitaire. Surannée comme si la Ville vivait ce jour-là dans un conte de fées. Aliénante car elle oblige les élèves à masquer leurs goûts et préférences. Inégalitaire puisque louer ou acheter une robe ou un costume ne représente pas la même dépense pour toutes et tous.

Le 27 mars 2018, lors du prochain Conseil d’établissement scolaire de La Chaux-de-Fonds dans lequel je siège pour le PS, je mettrai en discussion cette obligation. Serait-elle encore légitime en 2019 ou pourrait-on se contenter d’une invitation formulée ainsi  :

Cher/ère élève,
Comme chaque année, la direction de l’Ecole obligatoire a décidé de mettre sur pied un bal pour les élèves libérables de 11e année en souhaitant marquer ainsi de façon magistrale la fin de la scolarité obligatoire.
Ce bal aura lieu le  JEUDI SOIR  4 JUILLET 2019
Précisions
Une tenue soignée est exigée, dans l’esprit de ce bal magnifique et de cette ultime journée dans notre école.
La direction souhaite éviter la surenchère au niveau de l’arrivée au bal, ainsi la rue sera fermée à la circulation et les élèves arriveront à pied à la Maison du Peuple.
 Les élèves qui n’ont pas de cavalier peuvent participer au bal.

Sur le site du lycée français Edouard-Herriot à Chapelle-le-Duc dans l’Aube qui organise le même type de cérémonie, j’ai trouvé une photo des élèves prise lors de leur bal.

Elle dit bien ce que nombreuses et nombreux d’entre nous pourraient souhaiter : des élèves sur leur trente-et-un, dans leur liberté de considérer ce que signifie pour elles et eux « être bien habillé ».

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Post-scriptum : A la suite du Conseil d’établissement scolaire du 27 mars, le Conseiller communal Théo Bregnard, chef du dicastère de l’instruction, de la culture et de l’intégration, a publié ce commentaire sur mon profil Facebook où j’avais partagé l’article ci-dessus : « Merci à l’ensemble des personnes qui se sont exprimées et des échanges de qualité suscités par Daniel Musy. Le débat s’est poursuivi dans cet état d’esprit positif au sein du Conseil d’établissement scolaire. Celui-ci a confirmé la volonté de poursuivre l’évolution du bal, en conservant sa dimension de passage et de rêve tout en accordant une ouverture plus grande à la liberté de chacun, tout genre confondu. La question de l’habillement par trop genré et stéréotypé ainsi que des codes exigés sera reprise pour le futur bal de fin d’année. »

Et le billet d’Antonella Fracasso dans Arcinfo du 16 juin.

1 commentaire

  1. Évidemment Daniel, je souscris, et ajoute que la reproduction a l’identique d’une tradition américaine induite par les séries télévisuelles est un peu légère. Même si c’est ce dont les élèves ont envie, une petite réflexion permettant la nuance et l’adaptation à nos sensibilités me semble être le devoir de l’ecole publique. Merci de leur rappeler.

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