La Chaux-de-Fonds, qui a toujours agi avec justesse, a restitué le Constable


D’avril 1986 au 12 mars 2018, la Ville de La Chaux-de-Fonds a préservé, exposé et valorisé un tableau de Constable reçu en legs et qui avait été spolié par la France à une famille juive de Nice en 1943. Pendant ces 32 ans, elle a toujours agi avec justesse, quoi qu’en pense le sociologue Laurent Wolf, originaire de La Chaux-de-Fonds.

Comme membre de la commission du Musée des beaux-arts de 1984 à 2016, j’ai suivi étroitement le dossier du legs Junod et, depuis 2006, les demandes de restitution de la famille Jaffé. Souvenons-nous notamment de la manière bien peu éthique dont un arrière-petit-neveu des Jaffé avait filmé en caméra cachée la conservatrice du musée avec deux journalistes de France 2 qu’il avait fait passer pour ses neveux.

Depuis le début, la Ville, par ses conservateurs du Musée des beaux-arts et ses conseillers communaux successifs, a toujours agi avec une justesse que certains peinent à reconnaître. C’est le cas notamment de Laurent Wolf, sociologue et artiste établi à Paris, originaire de La Chaux-de-Fonds où une partie de sa famille réside encore.

Dans un long entretien paru le 10 novembre 2017 dans L’Impartial, il éclaire en pertinent sociologue la période qui suit la guerre dans le marché de l’art européen, avec une présence importante d’œuvres spoliées. Il change ensuite de casquette et parle en ancien Chaux-de-Fonnier assez fâché quand il met en doute de manière subreptice la bonne foi des époux Junod : « Compte tenu du contexte de l’époque et de l’oubli fulgurant qui a suivi la fin du conflit, je ne doute ni de l’amour de l’art de Monsieur et Madame Junod, ni du fait qu’ils ne se considéraient pas comme des profiteurs de guerre même si la formidable et brève entreprise de restitutions menées dans toute l’Europe dès 1945 aurait pu (dû?) leur mettre la puce à l’oreille. »

Or, nous avons précédemment montré que la restitution du tableau à la famille Jaffé repose sur une convention où les héritiers reconnaissent la bonne foi de la Ville et des époux Junod, convention ratifiée en septembre par le Conseil général .

La bonne foi « aveugle », semble affirmer Laurent Wolf, qui continue de lancer ses pointes contre la Ville et Edmond Charrière, conservateur du musée en 1986. 

« L’agrandissement du musée étant subordonné à l’acceptation du legs (1986), la Ville et le conservateur de l’époque n’ont-ils pas fait preuve de précipitation? (question du journaliste)

A partir de la fin des années 1990 et au début des années 2000, plusieurs livres ont mis en évidence l’étendue des exactions nazies et surtout le fait que beaucoup d’œuvres spoliées n’avaient jamais retrouvé leur propriétaire légitime. Ce problème a été abordé, souvent à reculons, dans plusieurs pays dont la Suisse pour les collections de la Confédération. Certains musées ont tenté de faire la lumière sur l’origine des œuvres dont le trajet portait à la méfiance. Et quelques descendants de familles juives spoliées ont entrepris des démarches pour récupérer ce qui aurait dû leur appartenir non sans susciter des réactions hostiles. Je pense que, dès la discussion du legs et dès la première étude de la collection, il était possible de deviner qu’une situation comme la revendication du Constable risquait de se présenter. Les lieux et les dates d’acquisition des tableaux et surtout les informations lacunaires sur leur parcours auraient pu inciter à la prudence. Mais parfois, le bonheur de recevoir est lié à une dose égale d’aveuglement. »

« Il était possible de deviner » et sûrement que Laurent Wolf l’avait fait en 1986 quand le legs a été accepté par le législatif.  Alors pourquoi n’a-t-il pas averti le Conseil communal de SA ville à ce moment-là ? La « prudence » aurait-elle consisté en 1986 à refuser tout le legs et ainsi gifler publiquement la mémoire d’une grande mécène comme Madame Junod ? A cette époque, Laurent Wolf avait tous les réseaux politiques à La Chaux-de-Fonds pour agir ou donner des conseils. Jamais on ne l’a entendu.

Il est trop facile de se draper dans l’intelligence distancée après coup ; on ne peut donc pas recevoir le reproche d’aveuglement, doublé d’ailleurs de celui d’une forme d’avidité (« le bonheur de recevoir »), sans réagir, ce que je fais dans cet article.

Comme l’a fait aussi le conseiller communal Théo Bregnard dans son discours de restitution hier après-midi. Evitons « une relecture du passé avec nos lunettes d’aujourd’hui, des travers auxquels nous devons être attentifs lorsque l’on évoque les biens spoliés durant la Deuxième guerre mondiale. Une question publique qui n’apparaît, rappelons-le, qu’à partir de la fin des années nonante, soit bien après la période qui nous occupe », a-t-il déclaré. Théo Bregnard qui, avec son collègue Jean-Pierre Veya, a tellement oeuvré pour concilier impératifs juridiques et moraux en vue d’aboutir à l’accord de restitution.

En réalité, dès 1986 et jusqu’au 12 mars 2018, date de sa restitution aux héritiers Jaffé, j’affirme que la Ville toujours agi avec justesse à l’égard de ce tableau, et, plus tard, à l’égard de la famille spoliée :

  • Il faisait partie d’un legs où l’ensemble des trente œuvres données par Madame Junod devaient être acceptées d’un bloc par le législatif et être exposées ensemble dans une salle du musée ; en 1986, les études sur les oeuvres spoliées dont on ne retrouvait pas les propriétaires légitimes n’étaient pas encore parues;
  • Il a été étudié et catalogué avec notamment la mention de la famille Jaffé et de la galerie Moos où les Junod l’ont acquis ;
  • Il a été valorisé par des restaurations et un prêt à la Tate Gallery pour sa grande rétrospective Constable en 1991;
  • Les héritiers de la famille Jaffé ont toujours trouvé dès 2006 un Conseil communal prêt à les écouter et à prendre en considération leur demande de restitution ;
  • Si le tableau n’a pas dans un premier temps été restitué en 2009, c’est à la suite de plusieurs avis de droit émis par d’éminents juristes dont le professeur Lalive de Genève. Selon eux, la Ville avait été de bonne foi quand elle avait accepté le legs et pouvait conserver le tableau;
  • Son histoire tragique a été dès 2009 mentionnée sur un cartel figurant à ses côtés sur les cimaises du musée, par devoir de mémoire;
  • Sur le plan moral, la Ville de La Chaux-de-Fonds a su tenir compte du changement des opinions publiques quant à la possession d’oeuvres spoliées dans des musées européens;
  • Sur l’insistance légitime des héritiers Jaffé à voir le tableau leur être restitué et sur leur menace d’intenter un procès, ces dernières années ont permis d’aboutir à une convention de restitution entre leur famille, la famille Junod et la Ville, convention acceptée sans opposition par le législatif en automne 2017.

Je ne peux qu’inviter mes lecteurs à lire l’historique et l’analyse circonstanciée du centre du droit de l’université de Genève sur ce dossier.

 

Aujourd’hui, le tableau, qui nous est cher comme « œuvre en soi » et non comme simple objet marchand, a été restitué aux descendants de la famille Jaffé. Ils suivront peut-être la proposition de la Ville de le faire acquérir par la Tate Gallery. Que ce chef-d’œuvre continue d’être visible, valorisé dans la fidélité à son histoire tragique et raisonnablement prêté dans des musées, tel ne peut qu’être notre seul désir.

Au Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds, sa trace restera visible dans une salle au « verso » de la collection Junod. Une photographie de l’artiste parisien Philippe Gronon, sollicité pour l’occasion, montre le verso de Dedham fron Langham. La recherche de Gronon « consiste à interroger l’œuvre elle-même tout en faisant en sorte qu’elle en devienne une autre« déclare-t-il.

Au revoir donc et re-bonjour Constable !

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