Le regard de Christophe Stawarz sur les peintures de Pascal Bourquin


L’artiste chaux-de-fonnier Pascal Bourquin expose jusqu’au 19 mars à Sant-Imier une série d’oeuvres sous le titre « Nature et industrie ». C’est l’occasion de donner la parole à Christophe Stawarz qui analyse comment le peintre dit, à travers son art, toute l’émotion d’une présence au monde.

 

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Très cher Pascal, cher ami,

Mesdames et Messieurs,

Les œuvres que nous avons la chance de découvrir ce soir, dans le cadre de cette exposition, dégagent immédiatement, pour la plupart d’entre elles, un sentiment de sérénité et de plénitude. Les paysages sont nombreux, des paysages lumineux, hors du temps, inviolés, sans la moindre trace de présence humaine. Et, à côté de cela, nombreuses également, des œuvres où se dévoile l’univers très réglé des ateliers d’horlogerie ou de mécanique, un univers qui se conjugue parfois avec la présence d’une nature éclatante.

Mais pour apprécier à sa juste valeur ce sentiment de plénitude qu’on éprouve et comprendre ce qui est en jeu dans le travail actuel de Pascal Bourquin, il faut remonter le temps et prendre la mesure de la véritable révolution intérieure qui s’est produite chez l’artiste voici dix ans environ.

Dans une période antérieure, Pascal Bourquin était associé à Anticorps, un collectif d’artistes neuchâtelois qui avaient pour ambition de remettre la figure humaine au cœur de la peinture contemporaine. Une peinture contemporaine, à leurs yeux, desséchée par trop d’abstraction et de formalisme.

Les peintures réalisées par Pascal dans ce contexte représentaient des stylites (ces ermites du début du christianisme qui menaient une vie d’ascète, perchés sur une colonne ou sur un portique) et des cardinaux dans lesquels il n’était pas difficile de reconnaître des autoportraits, légèrement décalés. A l’arrière-plan, on apercevait quelques courbes et quelques plages de couleur chaude qui esquissaient un paysage.

 

Alors déjà, on perçoit que ce travail est, en profondeur, le fruit d’un cheminement intérieur : la peinture est pour Pascal le théâtre d’une quête de soi, d’une quête identitaire. Et cette recherche le projette vers un lieu bien plus fantasmé que réel, une terre méridionale désirable, une Italie de la Renaissance comme vue en rêve.

 

Il faut se garder de vouloir trop recourir à la biographie pour expliquer la création artistique. Pourtant, dans le cas de Pascal, on doit se souvenir qu’il a passé une bonne partie de son enfance loin des siens, en particulier de sa mère, installée dans l’arrière-pays génois. D’où peut-être ce besoin de traduire en peinture un désir d’Italie.

 

Au cours de cette première période, l’exploration de la réalité sensible, du monde extérieur ne semble pas être un enjeu important. Le regard est tourné vers l’intérieur et les scènes peintes ont essentiellement une valeur symbolique. L’œuvre est peut-être alors, et inconsciemment, celle d’un artiste qui se sent comme en exil, hors du monde, à la recherche d’un lieu, de son lieu, qui pour l’heure lui échappe. Il est d’ailleurs symptomatique que les seules œuvres naturalistes réalisées durant cette période aient pour sujets les fossiles et les ossements animaliers rassemblés par Pascal dans ce qu’il nomme son cabinet de curiosités. La nature ne peut être alors que nature morte.

 

C’est en 2007 qu’un séisme intérieur se produit. A cette date, et pour la première fois, Pascal peint Il Manico del Lume (Le Manche du Chandelier), un sommet de l’arrière-pays ligure (non loin de Gênes), précisément au-dessus du petit village de Montepegli où se sont établis près de 30 ans auparavant sa mère et son beau-père. Pascal avait 6 ans et, lui, était resté à Saignelégier auprès de ses grands-parents.

Ce tableau représente un moment charnière dans le parcours de Pascal car il traduit une métamorphose de sa relation au monde et à soi. Le regard était jusque là tourné vers l’intérieur ; il l’est désormais vers l’extérieur, comme si le sentiment d’exil s’était épuisé et qu’il avait cédé sa place au besoin d’affirmer sa présence au monde et de se confronter à des lieux chers, des lieux bien réels cette fois, auxquels il est possible de s’identifier, des lieux à travers lesquels il est possible de se dire. On pourrait dire que les stylites de la première période sont enfin descendus de leur colonne pour toucher le sol !

Ce bouleversement intérieur s’est accompagné chez Pascal d’un renouvellement de son mode de création. A partir de 2007, ses peintures trouvent toujours leur point de départ dans une émotion intense ressentie au contact d’un paysage, d’une lumière, d’une vibration particulière. Un instant de plénitude où le moi fusionne avec le réel pour ainsi dire. Il s’agit d’une expérience éphémère que Pascal enregistre tout d’abord au moyen de son appareil photo. Au moment où il déclenche l’obturateur, il sait qu’il fixe dans son boîtier la matière d’une œuvre à venir.

C’est alors que commence un travail méthodique et patient dans son atelier de la rue du Progrès à La Chaux-de-Fonds. La scène photographiée est d’abord soigneusement recadrée, les lignes de force du sujet sont ensuite reportées sur un panneau de bois, puis se succéderont les couches de peinture à l’huile jusqu’à l’achèvement de l’œuvre, c’est-à-dire ce moment où la scène originelle accède, transfigurée, à une nouvelle vie.

Les crêtes de la Ligurie ont été une matrice. C’est là qu’ont débuté pour Pascal une nouvelle expérience du réel et une nouvelle approche artistique. Mais l’exploration de sa propre présence au monde ne s’est arrêtée à ces paysages-là. D’autres lieux, d’autres sujets se sont au fil des ans imposés à lui, dessinant œuvre après œuvre une authentique cartographie intime ou, pour le dire autrement, une sorte de vaste autoportrait fragmenté.

 

Quels sont ces lieux ?

Ce sont les forêts jurassiennes, saisies de l’intérieur, avec une fascination pour les arbres, leurs troncs élancés qui dessinent un réseau de lignes verticales se prolongeant souvent au-delà de l’espace peint.

C’est Venise et ses canaux, en particulier l’eau de la lagune avec ses reflets moirés qui acquièrent dans les peintures de Pascal une densité et une matérialité saisissantes.

 

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C’est, depuis peu, Zermatt et son espace minéral à même de résister à toutes les agressions du temps.

 

C’est enfin, et de façon extrêmement forte, le monde industriel (le monde de l’horlogerie et de la mécanique de précision). Il y a bien sûr dans ces œuvres-là une dimension autobiographique : un clin d’œil à son grand-père de Saignelégier et à son atelier de terminage horloger (comme on disait), de même qu’une référence à l’activité actuelle de Pascal dans le groupe Dixi au Locle. Mais, il y a surtout une saisie subtile de ce qui aura façonné en profondeur, à travers le temps, l’Arc jurassien. Ce mélange complexe entre, d’un côté, une nature lumineuse et à certains égards indomptable et, de l’autre, une communauté humaine travailleuse produisant des objets de très haute technicité. Il est remarquable que le traitement pictural réservé à ces sujets ne diffère guère de celui qui est appliqué aux paysages, par exemple. Cela provoque un effet assez étonnant : nous avons l’impression que ces scènes industrielles sont, elles aussi, suspendues, comme inaccessibles à l’usure du temps.

A travers cette brève présentation, vous aurez compris qu’il est vain de vouloir faire de Pascal Bourquin un héritier des impressionnistes – sa touche picturale pourrait à certains égards le suggérer – ou un adepte de ce qu’on appelle le photoréalisme. Chez lui, il n’est jamais question de se faire le simple greffier du réel et de reproduire à l’identique, grain par grain, une image photographique du monde. Ici, l’enjeu est autre : dans les œuvres de Pascal, quels que soit le sujet traité, on trouvera toujours, en filigrane, en creux, sa propre figure, la figure d’un être soucieux de retisser du lien entre lui et la réalité ici-bas, naturelle et industrielle, un être soucieux de dire à travers son art, toute l’émotion d’une présence au monde.

 

Christophe Stawarz

 

 

Au Centre de culture et de loisirs de Saint-Imier, « Nature et industrie » présente une cinquantaine d’oeuvres, peintures et dessins. C’est ouvert du mercredi au vendredi de 14 à 18 h, samedi et dimanche de 14 à 17 h.

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