L’œuvre la plus célèbre de Andrés de Ocampo est le Cristo de la Fundación (1622), situé dans la chapelle des Anges à Séville. Souvent décrite par les historiens de l’art comme un « poème de douleur et de sérénité » en raison de son réalisme et de sa force émotionnelle, cette sculpture en bois sort en procession Jeudi Saint à Séville et me transfigure chaque fois que je la vois sur son paso.
L’auteur, Andrés de Ocampo (1555-1623), né à Jaén, a principalement été actif à Séville. Il a marqué l’art andalou de la fin du 16e et du début du 17e siècle. Son œuvre est ancrée dans la transition entre la Renaissance et le Baroque, caractérisée notamment par une expressivité apportée par un grand réalisme qu’on verra culminer dans les sculptures de Juan de Mesa, contemporain de Ocampo.
Chaque Jeudi Saint, la sculpture est mise sur l’extraordinaire paso en acajou de la confrérie, avec ses quatre immenses candélabres, appelés faroles. À gauche, 2026; à droite 2014.


Chaque année, la décoration florale des bords et des angles du paso est différente la couleur de sa surface horizontale est le rouge ou le violet (clair ou foncé) de la passion. De gauche à droite : 2014, 2024, 2026.



Il n’est pas accompagné d’une fanfare mais soit d’un petit ensemble de vents soit de quelques chanteurs a capella. À gauche, 2004, à droite 2026.


La procession commence à 15 heures, ce qui permet d’admirer le paso dans la lumière du jour avant son retour dans la nuit avant minuit.
Le Christ comme « la seule fondation » est un thème théologique majeur dans le christianisme, désignant Jésus-Christ comme le fondement inébranlable (le roc) de la foi, de la vie chrétienne et de l’Église.
Dans Matthieu 7:24-27 (« C’est pourquoi, quiconque entend ces paroles que je dis et les met en pratique, sera semblable à un homme prudent qui a bâti sa maison sur le roc. »), l’accent est mis sur la solidité de la parole de Jésus et la rédemption. Dans Corinthiens 3:11 (« Car personne ne peut poser un autre fondement que celui qui a été posé, savoir Jésus-Christ » ), l’apôtre Paul explique que, bien que différents enseignants comme lui-même puissent « bâtir » sur ce fondement, la structure entière de la vie chrétienne repose exclusivement sur la personne et l’œuvre de Jésus.
La puissance émotionnelle de cette sculpture a d’abord été mise en évidence par l’artiste Andrés de Ocampo, qui a écrit sur son Christ :
Je suis ému de te voir cloué à une croix et moqué,
Je suis ému de voir ton corps si blessé
Je suis ému des insultes que tu subis et de ta mort
Carlos Colon, le chroniqueur du Diario de Sevilla, parle aussi avec émotion de « la chute absolue, tragique, abandonnée, du corps du Christ de la Fondation, se tendant vers la terre comme s’il ne s’agissait que de matière morte, chair sans âme ; se tendant vers le ciel, comme si, dans une telle défaite il y avait un éclair de lumière, d’âme de triomphe, de résurrection ».



Colon fait implicitement référence aux concepts de la pesanteur et de la grâce de Simone Weil. Pour la philosophe française, en tout ce qui suscite chez nous le sentiment pur et authentique du beau, il y réellement présence de Dieu. La Beauté est vraiment une incarnation de Dieu. « Le Beau est présence réelle de Dieu dans la matière au même titre que l’Eucharistie. »
La création est faite du mouvement descendant de la pesanteur et du mouvement ascendant de la pesanteur vers la grâce. Ce mouvement ascendant correspond à l’action de la grâce qui élève l’âme, s’opposant à la pesanteur matérielle et morale qui l’abaisse. S’abaisser volontairement (humilité) permet de monter spirituellement, un paradoxe où la grâce comble le vide créé en soi.
Ainsi, la Semaine Sainte de Séville montre des images sacrées, qui passent 365 jours par an sur leurs autels à accueillir leurs frères (hermanos) et fidèles. Elles descendent dans la rue pendant quelques heures pour s’offrir à tous. Chacun est le bienvenu, car c’est en grande partie pour cela qu’elles prennent place dans les rues. Carlos Colon suggère une comparaison avec le berger qui quitte son troupeau pour chercher la brebis perdue : « Et, lorsqu’il l’a retrouvée, il la met sur ses épaules, tout joyeux ; et, de retour chez lui, il appelle ses amis et ses voisins, et leur dit : “Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé ma brebis qui était perdue.” Je vous le dis, de même, il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de se repentir. »
C’est là, à son sens, la définition la plus juste de la Semaine Sainte. Il n’est pas nécessaire d’être croyant pour apprécier sa beauté, ressentir son émotion, et même, qui sait, (re)venir à Dieu. De même qu’il n’est pas nécessaire d’être croyant pour être ému par le récit de la Passion selon saint Matthieu de Bach, qui fit même douter l’athée Cioran de son nihilisme.
Quelques informations sur la Confrérie des Negritos
Pendant des siècles, des esclaves et des affranchis africains ont rejoint les défilés de Pâques à Séville, portant des statues du Christ et de la Vierge sur leurs épaules dans une histoire dont est porteuse cette confrérie.
Elle est une des plus anciennes parmi toutes celles en activité de la capitale espagnole de la Semaine sainte. Elle fut créée à la fin du 14e siècle. Jusqu’au moment où elle a commencé à admettre des Blancs au 19e siècle, elle était uniquement composée de personnes noires, alors bannies des autres confréries.
Aux 16e et17e siècles, les Noirs constituaient quelque 12% de la population de cette ville. Un poids démographique important qui suscitait la méfiance des classes dirigeantes et faillit d’ailleurs conduire à la disparition de la confrérie.
C’est cette histoire qui a conduit la fraternité à adopter elle-même au 18e siècle le nom de « Confrérie des Negritos» (littéralement, « Petits Noirs» en espagnol, et non « Petits Nègres »).
Séville était à l’époque l’un des principaux centres de la traite des Noirs entre le golfe de Guinée et l’Espagne. La confrérie trouve son origine dans un refuge – fondé par l’archevêque de Séville de l’époque, Gonzalo de Mena, à la fin du 14e siècle – pour des esclaves abandonnés par leurs propriétaires en raison de leur âge ou de la maladie.
Ensuite fut créée une confrérie pour les esclaves présentant une «autorisation » en bonne et due forme de leurs propriétaires et aussi pour les esclaves qui avaient pu acheter leur liberté ou dont les propriétaires étaient morts.
Le soir du Jeudi Saint de 1604, un affrontement mit aux prises la confrérie avec des membres d’une confrérie de nobles, faisant plusieurs blessés. En représailles, plusieurs Noirs furent fouettés et interdiction fut faite à la confrérie de participer aux processions de la Semaine sainte.
La confrérie sera finalement sauvée de la disparition par une bulle du pape Urbain VIII qui, en 1625, entérina son existence et lui servit de protection.
Au 19e siècle, tandis que la population noire de Séville diminue, la confrérie ouvre ses portes aux Blancs et se transforme peu à peu en organisation de quartier, accueillant les personnes vivant près des anciennes portes des murailles de Séville.


