Caravage éclaire l’arrestation du Christ


L’Arrestation du Christ, le plus extraordinaire tableau de Caravage représentant Jésus, a été présenté quelques mois à Salerno au sud de Naples début 2025. J’ai eu la chance de le voir à mon retour de Sicile en train. Longtemps méconnu et en mauvais état, il a été restauré. Dans les trois sens du terme, on peut dire que le grand peintre y éclaire cet épisode dramatique. Toutes les photos, sauf celle de l’en-tête et des autres oeuvres, sont les miennes.

Commençons par éclairer l’histoire de ce chef-d’oeuvre. Entièrement restauré, il n’a été exposé qu’en 1951 au Palazzo Reale de Milan, sous le commissariat de Roberto Longhi. Les travaux de restauration ont permis de supprimer les différents ajouts et de confirmer l’autographie absolue du peintre.
C’est certainement l’œuvre la plus complexe de la production privée du Caravage à l’époque de son séjour à Rome. Créée en 1602, elle fut payée au peintre lombard par Ciriaco Mattei en 1603. Elle provient de la collection Ruffo en Calabre, avant de rejoindre l’actuelle collection privée de l’antiquaire et collectionneur Mario Bigetti. Elle a été déclarée bien d’intérêt national par l’État italien.

Caravage a peint deux versions authentifiées de cette scène : celle que j’ai vue à Salerno et celle de la Jesuit Company de Dublin, en dépôt à la National Gallery of Ireland depuis 1993.

Au tout début du XVIIe siècle, la carrière de Caravage est désormais fort bien lancée à Rome, comme en attestent les commandes majeures qui lui sont confiées pour décorer la chapelle Contarelli dans l’Église Saint-Louis-des-Français ou encore la chapelle Cerasi de Santa Maria del Popolo.

En 1601, l’artiste quitte la résidence du cardinal Del Monte – qui a tant fait pour accompagner ce succès – pour rejoindre le tout nouveau Palazzo Mattei où vit le cardinal Girolamo Mattei ainsi que ses frères, Asdrubale et Ciriaco. Il n’y passe que deux années, mais ce changement de lieu et de protecteur marque une évolution dans sa manière de peindre : les scènes de genre aux thèmes musicaux et mythologiques chers à Del Monte sont délaissées au profit de la narration religieuse. Sans doute influencé par le sérieux et la solennité exigés pour les grandes commandes publiques qu’il a honorées, Caravage tend à modifier l’atmosphère de ses tableaux à destination de collections privées, dans un sens à la fois plus monumental et plus épuré. Dans L’Arrestation du Christ comme dans L’Incrédulité de saint Thomas, qui est peint à peu près en même temps et pour le même commanditaire, la narration se joue essentiellement sur les expressions faciales et les gestes des personnages, beaucoup plus que sur les costumes ou sur les décors qui disparaissent totalement.

Toutefois, il est également possible de considérer cette toile comme s’insérant dans la lignée des grands formats créés pour décorer les chapelles Contarelli (église Saint-Louis-des-Français) et Cerasi (Santa Maria del Popolo)  : même densité des ombres, même maîtrise de l’intensité dramatique.

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L’Arrestation du Christ représente un épisode du Nouveau Testament au cours duquel Judas va à la rencontre de Jésus et l’embrasse afin de le désigner aux soldats qui viennent pour l’arrêter. C’est l’instant de la trahison de l’amour, comme une parabole racontant la rencontre de l’innocence avec l’horreur de la violence.

L’Évangile de Saint-Jean, (Jean se trouve être le personnage de gauche !) décrit ainsi la scène : « Jésus sortit avec ses disciples et traversa le torrent du Cédron ; il y avait là un jardin, dans lequel il entra avec ses disciples. Judas, qui le livrait, connaissait l’endroit, lui aussi, car Jésus et ses disciples s’y étaient souvent réunis. Judas, avec un détachement de soldats ainsi que des gardes envoyés par les grands prêtres et les pharisiens, arriva à cet endroit. Ils avaient des lanternes, des torches et des armes. Alors Jésus, sachant tout ce qui allait lui arriver, s’avança et leur dit : « Qui cherchez-vous ? » Ils lui répondirent : « Jésus le Nazaréen. » Il leur dit : « C’est moi, je le suis. » Judas, qui le livrait, se tenait avec eux. Quand Jésus leur répondit : « C’est moi, je le suis », ils reculèrent, et ils tombèrent à terre.»

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D’abord, Caravage éclaire la scène par son art du clair-obscur, mettant en évidence les éléments clés du tableau : les six visages ou parties de visages des personnages, tous vus de profil sauf la face de Jésus; et les quatre mains principales : de gauche à droite, celle du porteur de lanterne, autoportrait de Caravage, celle de Judas mettant son doigt sur l’avant-bras de Jésus, celles jointes de celui-ci et la main droite ouverte de Jean.

La main du soldat de gauche n’est pas éclairée quand il la pose, toute gantée, au bas du cou de Jésus. Le visage du second soldat à droite est marqué par la surprise : c’est donc lui le fils de Dieu !

Les mains et le visage de Jésus, éclairés par Caravage, traduisent moins la résignation que l’acceptation de son destin : « C’est bien moi, celui que vous devez arrêter ! » Le Christ porte sur son visage son destin, il ira vers la mort en incarnant la douleur de toute l’humanité, un peu comme le Christ du Grand Pouvoir de Juan de Mesa à Séville (1620, soit 18 ans plus tard que Caravage).

Ensuite, Caravage éclaire la scène par le sens original qu’il lui confère en l’interprétant à sa façon. À gauche, l’effroi de Jean et son regard tourné vers la gauche, vers l’avenir, disent pour Caravage le message des futurs évangiles. La mort, affreuse, de Jésus, libérera ceux qui auront foi en lui par le mystère de la croix. C’est comme si Jean allait courir annoncer la Bonne Nouvelle : « Il est avantageux pour nous que Jésus soit parti afin que nous soyons remplis de l’Esprit » (Jean 16:7). Dieu, par la mort de Jésus, nous fera savoir qu’il nous aime, qu’il nous appelle à le connaître, à recevoir son pardon et la vie éternelle !

Finalement, Caravage, dans une originale mise en abyme, se montre sous les traits d’un personnage en train d’éclairer la scène avec une lanterne. En fait, ce n’est pas par l’arrière-droite du tableau que la scène est éclairée picturalement, la lumière venant de l’avant. Par cette lanterne qu’il tient délicatement par un fil, le peintre et témoin nous dit qu’il est un éclaireur : regardez bien, avec votre regard attentif, mobilisé et ouvert à la spiritualité, regardez bien ce que je vois, ce que je vous montre et ce que vous devez comprendre.

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Il n’y pas plus beau message philosophique sur l’art de peindre une scène de la vie du Christ ! Chaque spectateur de cette peinture unique devient partie prenante de la scène qu’elle montre.

Notre existence est projeté dans le tableau. Les personnages sont grandeur nature, l’obscurité métaphysique et la lumière de Caravage nous obligent à voir dans cette tragédie humaine des millions d’autres tragédies, celles des persécutés et des vaincus de l’Histoire. En face d’elles, notre douleur, notre peur, même silencieuses et dociles, sont là !

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