« Je suis antifasciste et alors ? » par Rudy Demotte


En ce 1er Mars 2026, je partage un texte important de mon camarade belge Rudy Demotte. Né le 3 juin 1963 à Renaix, il est un homme politique belge membre du PS. Plusieurs fois ministe, il a été président du Parlement de la communauté française de Bruxelles du 17 septembre 2019 au 2 juillet 2024.

JE SUIS ANTIFASCISTE. ET ALORS ?

Il y a des moments où une époque se révèle dans le choix de ses mots – dans ce qu’elle décide de nommer, de taire, d’inverser ou de salir. Nous vivons l’un de ces moments. Et je veux dire, clairement, sans détour ni fausse prudence : je suis antifasciste. Radicalement, obstinément, et plus que jamais.

Radicalement, cela mérite d’être précisé d’emblée, ne signifie pas violemment. J’y reviendrai. Mais commençons par ce qui se joue aujourd’hui, en France comme aux États-Unis, et qui rend cette déclaration non seulement nécessaire, mais urgente.

UN DRAME ET SES CONSEQUENCES

Le 12 février 2026 à Lyon, un jeune homme de 23 ans, Quentin Deranque, proche du collectif identitaire Némésis, trouve la mort dans un affrontement avec des militants antifascistes en marge d’une conférence de Rima Hassan à Sciences Po. Sa mort est inadmissible, comme toute mort violente dans l’espace politique est inadmissible. Toute la gauche, sans exception, l’a condamnée. Et c’est là, précisément, que quelque chose de sidérant se produit.

En moins de quarante-huit heures, l’ensemble de la classe médiatique et politique se précipite pour faire de cet événement la preuve définitive que l’antifascisme est un terrorisme. Marine Le Pen demande que les « milices d’extrême gauche » soient considérées comme « des groupes terroristes ». Une députée du Rassemblement national, depuis la tribune de l’Assemblée nationale – après une minute de silence – interpelle le gouvernement : « Il ressort des témoignages que la mouvance « antifa » porte une lourde responsabilité dans ce meurtre. Quand allez-vous les dissoudre et les reconnaître comme terroristes ? »

Ce même gouvernement, avec une célérité qu’on aimerait voir appliquée à d’autres urgences, s’empresse de satisfaire une partie de la demande. Les antifascistes sont utiles parce qu’ils rappellent, parfois seuls, ce que l’extrême droite charrie toujours : le racisme, l’antisémitisme, la hiérarchisation des vies, la violence structurelle. Mais cela, personne ne l’entend dans le fracas.

Et pendant ce temps, l’extrême droite se déchaîne sur tout le territoire à coups de barres de fer, de casques, de chaînes de vélo, de couteaux, de slogans racistes et d’inscriptions nazies – contre des bars LGBT, des lieux de culte, des permanences politiques, des locaux syndicaux. Mais ce déferlement-là ne fait pas une minute de silence à l’Assemblée.

Voilà ce que j’appelle l’inversion des mots. Et c’est précisément pour cela que je suis antifasciste.

FAIRE MARCHER LES MOTS SUR LA TÊTE

La manœuvre n’est pas neuve, mais elle s’est perfectionnée avec une efficacité proprement diabolique. Elle consiste à retourner le sens de chaque terme jusqu’à ce que plus rien ne soit nommable. Les victimes deviennent des agresseurs, les défenseurs deviennent des bourreaux, et ceux qui combattent la haine deviennent des fauteurs de haine.

George Orwell avait identifié le mécanisme avec une précision chirurgicale dans 1984 : « La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force. » L’essentiel, insistait-il, n’est pas la formule, mais ce qu’elle accomplit : en retournant les mots, on rend les citoyens incapables de penser contre le pouvoir.

Aujourd’hui, la formule s’est actualisée. Elle dit : « L’antifascisme, c’est le terrorisme. » C’est proprement orwellien – et ce n’est pas un compliment.

Hannah Arendt, elle, avait montré que les régimes totalitaires reposent sur quelque chose d’encore plus fondamental que la violence : la destruction de la capacité de jugement. Cette destruction passe par le mensonge organisé, la fabrication d’un monde parallèle où les faits n’ont plus d’importance, où il devient impossible de dire clairement qui persécute et qui est persécuté.

La professeure Stéfanie Prezioso, historienne à l’Université de Lausanne et autrice de Découvrir l’antifascisme, rappelle que ce discours de mise en équivalence entre fascisme et antifascisme traverse le débat public depuis une quarantaine d’années, notamment depuis les années 1990 en Italie : « Ce discours permet de sortir l’antifascisme du cadre de la lutte pour l’égalité et les droits démocratiques pour le présenter comme un élément négatif, violent, voire terroriste. »

Victor Klemperer, philologue et rescapé du nazisme, l’avait décrit autrement, en philologue : dans son journal LTI. La Langue du IIIe Reich, il montre comment la langue nazie avait peu à peu imprégné la vie quotidienne, non pas d’un coup, mais goutte à goutte. Le venin ne se répand pas par effraction ; il se glisse dans les conversations, dans les expressions de tous les jours, dans les raccourcis que l’on adopte « pour aller vite ». On commence par trouver normal de qualifier d’« ultra-violence » une manifestation un peu bruyante. On finit par trouver normal qu’un décret présidentiel classe comme terroriste la résistance au fascisme.

Et l’historien Johann Chapoutot a montré que les nazis ne s’étaient pas contentés d’imposer une violence brute : ils avaient redéfini les mots. La « liberté » désignait la domination raciale. La « défense » justifiait l’agression. La « communauté du peuple » recouvrait la persécution. Ce n’était pas du vernis rhétorique : en changeant le sens des mots, ils changeaient ce que des millions de gens jugeaient moralement acceptable. Je vois aujourd’hui des stratégies similaires – à une autre échelle, certes, mais avec la même logique : transformer l’antiracisme en « racisme anti-blanc », les mobilisations antifascistes en « milices terroristes », et les militants qui protègent des marches LGBT en « casseurs ».

ABÎMES ÉTATSUNIENNES

Parlons justement de cette scène américaine qui donne le vertige – et le modèle.

Le 22 septembre 2025, Donald Trump a signé un décret classant officiellement comme « organisation terroriste » le mouvement « Antifa », lequel rassemble des groupes se réclamant de l’antifascisme. Le prétexte avait été fourni, avec un sens du calendrier remarquable, par l’assassinat de Charlie Kirk – fondateur de Turning Point USA, propagandiste de la droite nationaliste chrétienne. Le suspect avait utilisé des munitions gravées d’inscriptions antifascistes ; cela suffisait.

L’administration Trump publia ensuite le National Security Presidential Memorandum-7, désignant « l’antifascisme » comme le « cri de ralliement » d’un vaste réseau visant à renverser les États-Unis, propageant « l’anti-américanisme, l’anticapitalisme et l’anti-christianisme ».

L’absurdité juridique de la chose n’avait rien d’accidentel. Comme le rappelait Bruce Hoffman, spécialiste du terrorisme au Council on Foreign Relations : « Seul le secrétaire d’État américain peut désigner une organisation terroriste – et il s’agit d’une désignation étrangère et non nationale. » Aucune loi américaine ne prévoit de désigner un groupe domestique comme terroriste. Mais peu importe : l’effet dissuasif sur l’organisation politique a commencé à se faire sentir dès octobre 2025, quand l’International Anti-Fascist Defence Fund a fermé son infrastructure de collecte de fonds aux États-Unis en réponse aux décrets.

Ce qui se joue là, ce n’est pas un débat sur les méthodes de quelques militants en noir. C’est la criminalisation de l’idée même d’opposition à l’extrême droite. L’étiquette terroriste ne vise pas à poursuivre des actes précis ; elle vise à transformer des opposants politiques en parias. Et comme le résumait Julien Dohet, historien spécialiste de l’antifascisme : « On est dans un fantasme complet et dans de l’instrumentalisation politique.

Derrière « l’affaire antifa », c’est bien l’ensemble des mouvements sociaux qui seraient visés, et les syndicats en premier. »

Ce modèle américain n’a pas attendu pour faire des émules. Le 1er octobre 2025, le groupe Patriotes pour l’Europe, présidé par Jordan Bardella, déposait au Parlement européen une proposition de résolution visant à classer les antifas comme organisation terroriste, sur le même modèle que Trump. La contagion est à l’œuvre.

CARESSER LE LOUP LORSQU’IL SORT LES CROCS

« On tape sur l’antifascisme au moment où le fascisme est sur le point d’arriver au pouvoir », déclarait la députée Sandrine Rousseau à France Info. La formule est limpide. Elle dit exactement ce qui se passe.

Car il y a quelque chose de proprement stupéfiant – ou plutôt de parfaitement cohérent, une fois qu’on a compris le mécanisme – dans le fait que cette offensive contre l’antifascisme se produise précisément maintenant, alors que l’extrême droite est à un niveau historiquement élevé dans presque tous les pays d’Europe occidentale, qu’elle gouverne en Italie, qu’elle arrive aux portes du pouvoir en France, qu’elle prospère en Allemagne, en Autriche, aux Pays-Bas.

Le paradoxe est glaçant : on condamne l’humanisme comme une faiblesse, tandis que l’extrême droite, son histoire et ses obsessions identitaires, se voit offrir un brevet de respectabilité sous le vernis policé du Rassemblement national.

Fabrice Midal avait raison d’insister sur ce point : le totalitarisme commence par un abus des mots. Avant les déportations, avant la terreur policière, il y a ce moment où des termes essentiels – « sécurité », « liberté », « violence », « haine » – sont utilisés de manière inflationniste, volontairement trompeuse, comme des projectiles et non comme des outils de description.

Quand on qualifie indistinctement de « terrorisme » toute contestation un peu énergique, on vide ce mot de son sens. Et ce faisant, on rend plus facile, demain, l’acceptation d’une véritable violence politique – car plus personne ne saura la nommer.

DIRE LES CHOSES POUR CE QU’ELLES SONT

On me reprochera peut-être le mot lui-même. « Antifasciste » fait désormais peur à une partie de ceux qui se présentent comme des progressistes raisonnables, qui préféreraient qu’on parle de « défense des valeurs républicaines » ou de « résistance démocratique » – formules qui ont le mérite d’être moins clivantes et l’inconvénient de ne rien dire. Je comprends la prudence. Je la refuse.

Car si l’on n’ose plus dire le mot « fascisme » pour désigner ce qui ressemble au fascisme, si l’on n’ose plus dire « antifascisme » pour désigner ce qui s’y oppose, alors on a déjà perdu la partie sémantique. Et la partie sémantique est, comme l’histoire du XXe siècle l’a amplement démontré, le prélude à toutes les autres.

Être antifasciste, ce n’est pas être extrémiste. C’est refuser la haine raciste, antisémite, sexiste, homophobe. C’est refuser la glorification de la force et le culte du chef. C’est défendre la dignité de chaque personne, la pluralité des opinions, la possibilité de critiquer le pouvoir sans être traité d’ennemi intérieur. C’est refuser qu’on traque des minorités, qu’on dresse des listes, qu’on érige des murs physiques ou symboliques entre des êtres humains.

Ce n’est pas un extrémisme : c’est la condition minimale d’une démocratie vivante. En réalité, c’est même la définition du républicanisme ordinaire – à ceci près que quelqu’un a décidé que la nommer ainsi faisait désordre.

DÉNONCER LA BRUTALITÉ ET LA HAINE

Et justement parce que je suis antifasciste, je suis opposé à toute violence. Il n’y a là aucune contradiction, contrairement à ce que voudraient nous faire croire ceux qui ont intérêt à l’amalgame. Le fascisme glorifie la force brute, l’humiliation de l’adversaire, l’anéantissement de l’ennemi. Un antifascisme qui répondrait à la violence fasciste par une violence symétrique serait déjà en train de perdre ce qu’il prétend défendre – et de fournir, par surcroît, exactement l’image que ses adversaires attendent de lui.

La mort de Quentin Deranque est inacceptable. Je le redis. Elle est aussi l’instrument d’une instrumentalisation que des messages Telegram entre le collectif Némésis et des membres d’Audace révèlent avec une clarté accablante : en octobre 2025, les deux groupes s’étaient entendus pour que les militantes de Némésis servent d’appât pour attirer des militants antifascistes dans une embuscade. Ce détail ne diminue en rien la tragédie humaine. Il oblige, en revanche, à regarder l’ensemble du tableau avant de condamner une moitié et d’absoudre l’autre.

Mon antifascisme est celui de la manifestation, de l’écriture, de la parole, de la dénonciation, de la pédagogie et de la protection des plus vulnérables. La radicalité que je revendique n’est pas dans le passage à l’acte violent, mais dans le refus absolu de la haine et dans la clarté du langage. Résister fermement – et non violemment – exige d’ailleurs, je le crois, plus de courage que de frapper.

NE PAS ACCEPTER LE POISON LENT

Je terminerai par Klemperer. Il notait que la langue nazie ne s’était pas répandue comme un fleuve qui déborde, mais comme un poison qui s’infiltre, imperceptiblement, jusqu’à ce que l’on soit ivre sans savoir comment.

Ce que j’observe aujourd’hui – sur les plateaux de télévision, dans la bouche de responsables politiques qui se prétendent raisonnables, dans les décrets d’un président américain écrivant en majuscules sur ses réseaux sociaux – ressemble à cette infiltration. Pas à un coup d’État frontal, mais à une lente saturation de l’espace public par des mots qui ont perdu leur boussole.

Ma responsabilité, comme citoyen, est de refuser cette dérive. De ne pas accepter que le mot « fascisme » soit vidé de sa gravité, ni que le mot « antifascisme » soit transformé en insulte ou en délit. De ne pas laisser la confusion gagner, de ne pas céder à la tentation de la force même quand l’injustice met en colère.

La démocratie, la liberté, l’égalité ne peuvent survivre que si nous protégeons à la fois les corps et les mots. Mon choix est celui d’une lutte déterminée, sans haine, et d’une fidélité obstinée aux mots qui disent juste, qui protègent les plus vulnérables, et qui rendent la violence à ce qu’elle est : inacceptable – quelle qu’en soit la couleur politique.

Je suis antifasciste. Et fier de l’être.

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