Musique classique, boycotts d’hier et d’aujourd’hui


Peut-on exiger comme devoir moral d’un artiste d’aujourd’hui de s’ouvrir à l’altérité ? Telle est la question philosophique soulevée par les problèmes existant à La Chaux-de-Fonds et mettant en conflit le Collectif Action Palestine (CAP), le Quatuor de Jérusalem et la Société de musique (SDM). 

Chronologie des faits 

    Résumons la chronologie des faits avant d’aborder une tentative de réponse positive à la question posée par une internaute à la suite de mon post Facebook du 18 février.

    A ) Date inconnue, avant ou après le 7 octobre 2023 

    La SDM engage pour un concert le Quatuor de Jérusalem et la pianiste Elisabeth Leonskaya. Depuis la signature du contrat, des événements relatés dans mon article du 25 novembre 2025 ont agité la scène musicale internationale.

    B) 19 novembre 2025

    Nashgazeta, le journal de l’association pour la promotion de la culture russe, publie un article sur le Quatuor de Jérusalem, avec notamment l’interview de son violoncelliste Kyril Zlonikov, avec le concert prévu à Genève le 27 novembre 2025. 

    Extraits de cet article : 

    Avez-vous subi des pressions ou des annulations de concerts ?

    Malheureusement, nous y sommes confrontés depuis longtemps – uniquement à cause du nom du quatuor [c’est moi qui souligne].

    Nous faisons face à une organisation palestinienne appelée BDS (Boycott, Divestment, Sanctions), qui appelle au boycott des produits israéliens ainsi que des institutions culturelles et universitaires qu’elle considère comme complices de l’occupation ou de la violation des droits des Palestiniens. Depuis des années, elle organise des manifestations contre nos concerts. La chose, du reste, s’est reproduite à deux occasions lors de notre dernière tournée nord-américaine. À Vancouver, par exemple, une cinquantaine de personnes criaient dans la rue que nous étions des « meurtriers d’enfants » et que nous perpétrions un « génocide » – apparemment en jouant Beethoven et Schubert sur des instruments anciens…

    Nous avons vécu ce genre de perturbation pour la première fois en 2010, au festival d’Édimbourg. Quinze ans plus tard, en janvier de cette année, trois de nos concerts ont été annulés en Suède, toujours à cause du nom du quatuor : la police a déclaré qu’« en raison du grand nombre de musulmans dans le pays », elle ne pouvait pas garantir notre sécurité. Quand cela se limite à des cris dans la rue, passe encore. Le pire, c’est quand ces gens achètent ou obtiennent des billets et perturbent le concert en hurlant pendant l’exécution, gênant ainsi le public.

    Il y a deux ans, au mois de mai, on a voulu annuler deux de nos concerts au Concertgebouw d’Amsterdam, mais avec l’aide d’amis nous avons lancé une pétition signée, en deux jours, par 17 000 personnes, dont de très grands musiciens – Simon Rattle, Martha Argerich, Mischa Maisky, Anne-Sophie Mutter, Semyon Byschkov et bien d’autres. Evgeny Kissin a même menacé d’annuler ses propres concerts dans cette salle si la direction ne revenait pas sur sa décision – ce qui nous a beaucoup aidé ! Finalement, un des deux concerts nous a été « rendu »; une vingtaine de manifestants ont crié devant la salle avant de se disperser. Encore un scandale a éclaté à Amsterdam ces tout derniers jours, lorsque le Concertgebouw a décidé d’annuler le concert traditionnel de Hanoucca – un événement majeur dans la vie de l’ancienne communauté juive de la ville. La raison : le chantre invité, Shai Abramzon, est le chantre de l’armée israélienne. De nombreux Néerlandais, pas seulement d’origine juive, ont été indignés, et le monde musical international s’en est mêlé… L’affaire menaçait d’aller jusqu’au tribunal. Finalement, à la grande satisfaction de tous, une solution de compromis a été trouvée – il semble que les musiciens sachent mieux s’entendre que les politiciens

    Vous avez travaillé plus de dix ans comme violoncelliste soliste et pédagogue au sein du West-Eastern Divan Orchestra, créé par Daniel Barenboim et Edward Said. Pensez-vous que les événements actuels prouvent l’échec de tels projets idéalistes visant à rapprocher Israéliens et Palestiniens ?

    Je ne dirais pas que c’est un échec. Le problème, c’est que ceux qui participent à de tels projets n’ont pas besoin d’être convaincus – et que ceux qu’il faudrait convaincre ne viennent pas aux concerts, sauf pour les perturber. La musique peut rapprocher les gens, bien sûr, mais les grandes crises auxquelles l’humanité – et particulièrement le Moyen-Orient – se heurtent aujourd’hui, ne peuvent malheureusement pas être résolues par la musique seule. Il faut des changements profonds dans l’éducation et dans la politique… des deux côtés du conflit comme en Europe.

    Mon amie israélo-suisse Manon Weizmann Lysek, ancienne Chaux-de-Fonnière et membre du comité exécutif de l’Opéra de Jérusalem, nous a apporté sur mon profil Facebook les précisions suivantes sur Kyril Zlotnikov : « Il participe régulièrement aux projets de Daniel Barenboim, un orchestre israélo-arabe, afin de rapprocher le dialogue et de promouvoir la paix. Kyril joue avec le violoncelle de Jacqueline Dupré en signe de remerciement et de reconnaissance pour son grand talent. Le boycott n’apporte rien, si ce n’est qu’il alimente la haine. Il est beaucoup plus difficile de promouvoir le dialogue, et pourtant possible si l’on observe les résultats de l’orchestre West-Eastern Divan. »

    C) Date inconnue, fin 2025 ou début 2026 

    Le CAP demande à la SDM l’annulation du concert. 

    D) Date inconnue, fin 2025 ou début 2026

    Le CAP a une rencontre avec la SDM. 

    E) Date inconnue, fin 2025 ou début 2026

    La SDSM maintient le concert en déclarant : « Nous estimons qu’il ne nous appartient pas d’exiger des artistes (notamment israéliens ou russes), qu’ils prennent publiquement position sur leur appartenance politique »  [nous refusons] catégoriquement à engager des artistes ayant publiquement manifesté leur soutien à un régime politique jugé totalitaire ou génocidaire par l’ensemble de la Communauté internationale. Nous estimons que tel n’est manifestement pas le cas de la part du Quatuor de Jérusalem. (…) La récente venue du quatuor à Genève [en novembre 2025] n’a suscité aucune protestation.

    F) Février 2026 

    Le CAP tracte son flyer à la sortie d’un concert de la SDM.

    « Bénéficiant d’un statut spécial de l’armée israélienne, le quatuor a pu concilier obligations militaires et pratique artistique intensive, se produisant régulièrement devant les troupes. Cette filiation lie durablement l’ensemble musical à l’appareil de défense national. La création du quatuor est intervenue la même année que la signature des Accords d’Oslo, qui reportaient à des négociations ultérieures le statut final de Jérusalem, ville dont la souveraineté est contestée au regard du droit international. Dans ce contexte, le choix du nom « Jérusalem » n’est pas anodin. Pour de nombreux observateurs et diplomates, il est perçu comme un acte symbolique fort, voire comme une appropriation culturelle unilatérale. Cette démarche s’inscrirait dans une stratégie plus large visant à normaliser, sur la scène internationale, le contrôle israélien sur l’ensemble de la ville. Ce quatuor entretient des relations étroites et documentées avec l’État israélien et son appareil gouvernemental. Il ne s’agit pas simplement de musiciens originaires d’Israël, mais d’un outil actif de propagande et de diplomatie culturelle au service d’un régime actuellement poursuivi par la Cour Internationale de Justice pour crime de génocide. Son action participe à un effort systématique de blanchiment culturel (culture washing) visant à détourner l’attention des violations massives des droits humains perpétrées à Gaza et en Cisjordanie, et à présenter une image aseptisée et positive d’Israël à l’étranger. Ainsi, au-delà de sa vocation artistique, le Quatuor de Jérusalem porte un nom qui résonne comme une affirmation politique, régulièrement interprétée comme une provocation.»

    Rappelons que boycotter, c’est, dans le cas qui nous occupe, refuser collectivement d’acheter (ou de participer à) des prestations culturelles d’une nation (ici des artistes d’une nation) pour marquer une hostilité envers elle et faire pression sur elle en signe de représailles.

    G) 18 février 2026 : article d’ArcInfo résumant le conflit

    H) 18 février 2026 : le CAP annonce une action de protestation le 22 mars

    Selon ArcInfo « Patrick Turtschy, annonce qu’une action de protestation aura lieu devant la Salle de musique le jour du concert. « En aucun cas les membres du CAP présents n’empêcheront les personnes intéressées par le concert d’entrer dans la salle », précise-t-il. Et de promettre : « Ils n’interviendront pas non plus à l’intérieur de la Salle de musique et ne perturberont pas le concert. »

    ***

    Questionnements le conflit

    La SDM est-elle responsable de cette polémique et aurait-elle pu l’éviter ? 

    Comme le dit dans Télérama du 13 novembre 2025, l’avocate Agnès Tricore, qui préside depuis des années l’Observatoire français de la liberté de création (une structure qui rassemble une vingtaine d’organisations professionnelles et de syndicats du secteur culturel et qui construit patiemment une véritable jurisprudence en matière de liberté de création) : « Affirmer que les artistes vont librement jouer et faire une prestation purement artistique ne suffit pas. Et d’ailleurs ils ne s’y sont pas cantonnés. Cette programmation est également un acte politique dont il convient d’assumer la responsabilité. Ce qui suppose d’accepter que cette décision soit critiquée, et d’accompagner le débat qu’elle suscite.

    Comme membre depuis bientôt 50 ans de la SDM, je considère que son comité a pris ses responsabilités dans sa prise de position. Il est possible que la SDM travaille depuis longtemps avec les organisateurs du concert genevois Caecilia pour entrer en contact avec les agents des grands artistes. Nul ne contestera que le Quatuor de Jérusalem et Elisabeth Leonskaja sont des sommités dans leur domaine et que l’occasion de les entendre à La Chaux-de-Fonds pour leur 30e et 80e anniversaires est justifiable.

    Le CAP a-t-il d’autres motifs que le nom du quatuor pour appeler au boycott ? Connaît-il le travail de l’un des leurs avec l’orchestre Western Divan ?

    Il semble que non puisque s’appeler Jérusalem, être engagé à La Chaux-de-Fonds et y jouer, serait une affirmation politique extrême et une provocation. Boycotter ce concert serait une autre affirmation politique (extrême elle aussi ?) : ne pas cautionner l’existence (et même l’histoire) d’un État colonialiste, raciste et génocidaire, telle est la rhétorique mondiale des antisionistes radicaux.

    Pourquoi le CAP appelle-t-il au boycott à La Chaux-de-Fonds alors qu’à Genève aucun appel de ce type n’a eu lieu en novembre de la part de plusieurs autres collectifs pro-palestiniens et antisionistes très actifs ?

    Il se pourrait que le CAP se sente en terrain conquis dans notre ville, plus qu’à Genève, puisque l’ensemble de la gauche (moins une abstention) ainsi que le Conseil communal a accepté d’entrer en matière sur sa motion portant sur la nomination possible de Monsieur Philippe Lazzarrini comme citoyen d’honneur. 

    Y aurait-il des relents d’antisémitisme dans cet appel au boycott ? 

    Il n’est pas absurde de supposer que de manière inconsciente ou subrepticement délibérée, proposer ce boycott (et protester le jour du concert) ne serait pas innocent devant une Salle de musique dont l’existence est aussi due au mécénat des citoyens-patrons juifs des années 1950. 

    Peut-on faire confiance à Patrick Turtschy qu’il n’y aura pas de perturbations pendant ce concert radiodiffusé sur Espace deux en direct ?

    Oui au niveau de son comité, mais il paraît difficile de ne pas empêcher certaines personnes activistes proche du collectif d’acheter un billet et de perturber le concert. Comme a été perturbée la séance du Conseil général du 21 février 2025 par des applaudissements venant de ce collectif même.

    L’appel écrit au boycott, relaté par la presse locale, la distribution de tracts lors du dernier concert, l’action de protestation prévue devant la Salle de musique sont-ils légaux ?

    Oui ! La liberté d’expression, le droit de se réunir dans l’espace public et la distribution de prise de position, s’ils s’effectuent dans le calme, ne prêtent rien à redire. Là où il pourrait y avoir indélicatesse du CAP, corrélative d’un malaise et de l’inconfort d’une partie du public, ce serait de se tenir le dimanche 22 mars vers 16h30 devant la Salle de musique, voir défiler devant soi des auditeurs-concitoyens et les ficher mentalement comme collabos d’un État génocidaire, eux qui accepteraient de cautionner par leur présence à ce concert l’État d’Israël !

    Y a-t-l possibilités que le Conseil communal ou le Service de la culture, dans un souci d’apaisement, tente d’explique au CAP que son action de protestation prévue devant le joyau culturel de notre ville n’est pas porteuse d’une image positive de la cité à une année de Capitale Capitale culturelle suisse 2027 ?

    Je ne le sais mais l’espère car je trouve que c’est le rôle des autorités de connaître les problèmes potentiels et d’essayer de les éviter.

    ***

    Boycotter, hier et aujourd’hui, des musiciens ou des nations

    Dans la seconde partie de cet article, je vais tenter de répondre à la question d’une internaute choquée par le désir de boycott du CAP.

    Elle se demande ce que devraient faire les artistes israéliens. Arrêter de travailler ? À ma réponse qu’il faut continuer de travailler et s’ouvrir à l’altérité, elle se demande si on peut exiger comme devoir moral d’un artiste d’aujourd’hui de s’ouvrir à l’altérité ? Ce devoir est-il seulement exigible des artistes israéliens ?

    Elle pointe ensuite ce qui constitue la plus vicieuse forme de l’antisémitisme moderne : attendre des Israéliens, et des juifs en général, qu’ils se positionnent dans les termes que les pro-palestiniens veulent entendre pour qu’ils soient fréquentables, catégorisés comme bons juifs. 

    Ce fichage moral chargé de normativiser les citoyens a été vécu par moi aussi, comme non juif. Un ami proche ne comprenait pas comment je pouvais avoir comme amie une pro-israélienne chaux-de-fonnière. Pour lui, je ressemblais à un collabo du temps de Pétain. Il n’a jamais compris combien sa comparaison avait été blessante. 

    Le devoir moral (d’un musicien célèbre et médiatisé) serait de rester ouvert à l’altérité. Sa position ou ses crispations idéologiques influent sur le choix du public de vouloir aller l’écouter ou d’acheter ses disques. 

    Certains boycotts sont légitimes quand, comme l’écrit la SDM, ils concernent « des artistes ayant publiquement manifesté leur soutien à un régime politique jugé totalitaire ou génocidaire par l’ensemble de la Communauté internationale. »

    Après l’invasion de l’Ukraine par la Russie le 22 février 2022, des musiciens russes ouvertement favorables à Poutine sont soit boycottés dans le monde soit boycottent eux-mêmes le public occidental. Le chef Valery Gergiev, que j’ai entendu à Londres en 2015 dirigeant les cinq concertos de Profofiev, n’est plus engagé en Occident. L’altiste Yuri Bashmet, maintenant chef d’orchestre, est plus radical. Il admire Poutine, reçoit de lui une médaille le 15 juin 2022 et refuse de jouer en Occident.

    Dans ce sens, la légèreté morale de Elisabeth Leonskaja, que j’admire comme pianiste, m’a horripilé. Absent de La Chaux-de-Fonds le 22 mars, je ne serais pas allé à son concert ! Je continuerai d’écouter chez moi ses disques des dernières sonates de Beethoven et de Schubert. 

    En effet, en novembre 2025, elle s’est vu annuler un concert au Muziekgebouw d’Eindhoven, aux Pays-Bas, en raison de protestations déclenchées par un autre de ses concerts, à la Philharmonie de Moscou, cette fois-ci, deux semaines auparavant.

    Celui-ci était dirigé par Yuri Bashmet, chef d’orchestre et altiste, reconnu comme fervent soutien de Poutine. Par ailleurs, la salle qui accueillait le concert mettait à disposition des places gratuites pour les militaires et leurs familles. 

    C’est avec calme que la pianiste nous explique sa réaction à l’annonce de cette nouvelle : « C’est ma propre responsabilité : si on ne m’invite pas ou si on ne me laisse pas jouer, alors je n’ai pas à jouer. Yuri Bashmet est un musicien très talentueux qui produit un travail musical immense et je n’ai aucune information sur son amitié avec qui que ce soit (sic). Si je suis invitée à jouer avec lui, je ne refuse pas. Je connais Yuri Bashmet depuis le début de mon amitié avec Sviatoslav Richter au conservatoire ; à l’époque, il était un jeune musicien très apprécié pour ses qualités musicales et personnelles, se remémore-t-elle. Voilà pourquoi j’accepterai toujours une invitation de sa part, car la musique, c’est avant tout de la mémoire et que la Russie reste mon pays natal. »

    Pourtant, Yuri Bashmet a réaffirmé son soutien à Vladimir Poutine. Quelques jours après avoir été nommé « Héros du travail » par le dictateur, il s’est confié à la version russe du site Classical Music News. Et il a saisi cette occasion pour réaffirmer sans ambiguïté son soutien au maître du Kremlin : « J’aime et respecte notre président et j’aime beaucoup mon pays – c’est ma position » Il en a profité aussi pour brocarder la position actuelle des pays occidentaux : « Je suis davantage intéressé à jouer une simple note à Bugulma qu’à Paris. Encore moins au Carnegie Hall de New York ou à Amsterdam ». Sur la guerre criminelle contre l’Ukraine, il pense que « nous faisons juste. Et nous allons gagner ».

    Mehuhin et Stern

    Le problème du boycott dans le monde de la musique classique peut être analysé dans l’autre sens, soit du côté de musiciens juifs et de l’État d’Israël.

    L’exemple de deux immenses violonistes d’après-guerre, Yehudi Menuhin et Isaac Stern, illustre leurs relations avec l’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale. Ils divergent radicalement, avec deux approches morales et politiques face aux conséquences de l’Holocauste. 

    Yehudi Menuhin a voulu une réconciliation et a été l’un des premiers artistes juifs à retourner en Allemagne pour prôner la réconciliation par la musique. En 1947, il joue sous la direction de Furtwängler à Berlin pour aider à réhabiliter le chef d’orchestre, alors accusé de complicité avec le régime nazi.

    Sa vision est humaniste : pour lui, la musique devait transcender les frontières politiques et nationales pour guérir les blessures de la guerre.

    À l’inverse, Isaac Stern a maintenu une position de boycott rigoureuse envers l’Allemagne pendant la majeure partie de sa carrière. Il a refusé de se produire en Allemagne pendant des décennies, considérant que le pays n’avait pas suffisamment expié ses crimes envers le peuple juif. Ce n’est qu’en 1999, peu avant sa mort, qu’il a finalement accepté de se rendre en Allemagne (à Cologne) non pas pour un concert de violon traditionnel, mais pour donner une classe de maître, symbolisant une transmission pédagogique plutôt qu’une performance publique.

    J’écoute volontiers le concerto de Beethoven joué par Menuhin avec Furtwängler en 1947. Par contre je n’ai jamais trop écouté Karajan qui avait joué à Berlin en uniforme nazi.

    Israël et Wagner

    Une internaute pro-israélienne s’érige sur le boycott du CAP « Veuillez m’expliquer en quoi l’interprétation parfaite (je m’imagine) des œuvres de Haydn, Janaċek et Dvořak peut être un acte politique par cinq artistes mondialement connus, qui s’expriment uniquement par la musique ? (…) L’art ( y compris la musique) pourrait être politisé quand l’artiste même décide (comme Guernica de Picasso). Mais dans le cas de ce concert il s’agit des œuvres classiques, absolument dépourvues d’une connotation politique. Les musiciens sont des interprètes ».

    Elle a en partie tort car la musique n’est pas toujours au-dessus de la politique ; parfois même la politique d’un État dicte ses choix et l’amène à censurer des compositeurs. Le texte qui suit suit largement un article paru dans Forum Opéra.

    Wagner a, dans des textes mais pas dans ses opéras, attaqué les Juifs avec une force inouïe, jusque sur le sujet de leur apparence physique : ils sont répugnants par leur accent, leur aspect et leur façon d’être. Ils ont été, sont et resteront fondamentalement étrangers aux cultures européennes qui les abritent, et qu’ils ne peuvent qu’imiter grossièrement, tout en les gangrenant par l’argent. L’art et la vie spirituelle véritables leur sont par nature inaccessibles. Les Juifs ne sont capables que de produire des « ersatz » d’art, proches du divertissement et maladroites dans leur tentative de singer le grand art des Européens « de souche ».

    Quant à la réception de l’oeuvre de Wagner par les Juifs, le musicien-poète trouvera de nombreux partisans parmi les Juifs. De très nombreux anonymes visiteront les deux premières éditions du Festival de Bayreuth, au point que Wagner confiera plus d’une fois son impression d’être « dans une synagogue ». La fidélité des mélomanes et des mécènes juifs ne se démentira jamais, jusqu’à ce que le pouvoir nazi leur interdise l’accès à la colline vert.

    L’influence de Wagner sur les compositeurs juifs qui le suivent est indéniable : Mahler, Schoenberg (les Guerre-Lieder), Zemlinsky, Dukas en France, sont un bel exemple de wagnérisme assimilé.

    Gustav Mahler, Bruno Walter (qui s’appelait à l’origine Schlesinger, et qui changea son nom de famille pour rendre hommage au héros des Maîtres Chanteurs), Otto Klemperer, Georg Solti, Bernard Haitink, Daniel Barenboim, James Levine, Kiril Petrenko, … de toute évidence, il existe une affinité entre les musiciens juifs et Wagner, qui reste largement inexpliquée. Ces interprètes, lorsqu’on les interroge sur l’antisémitisme wagnérien, se montrent évasifs ou peu conscients du problème, ou insistent sur la différence entre l’aspect politique de Wagner, réservé à sa prose, et ses opéras, ou il n’aurait pas laissé transparaitre ses convictions personnelles.

    À l’heure actuelle, aucune loi formelle ne règle le sujet en Israël, mais l’usage est de proscrire toute exécution de ses œuvres en public. L’interdiction s’étend à toute diffusion radiophonique ou télévisée, même si l’accès aux moyens de communication modernes rend cette mesure toute théorique. Aucune difficulté par contre pour trouver des enregistrements wagnériens en CD et DVD.

    En 1976, estimant peut-être qu’assez d’eau avait coulé sous les ponts, Zubin Mehta décide de mettre Wagner au programme de l’Orchestre philharmonique d’Israël. Mais les répétitions doivent rapidement être interrompues. Certains des mécènes ont fait savoir leur mécontentement. Parmi eux, de nombreux rescapés de la Shoah. Nouvelle tentative en 1981. Les choses semblent mieux se passer au début, et le concert a lieu. Mais au moment de jouer l’ouverture de Tannhäuser, les musiciens voient débarquer sur scène des spectateurs furieux. Certains agitent des crécelles, d’autres montrent les tatouages qui balafrent leurs bras. Le concert s’arrête dans un vacarme indescriptible. Zubin Mehta semble renoncer à l’idée. Une conversation avec un chauffeur de taxi joue un rôle décisif dans la suite des événements. L’homme lui explique le ressenti de sa mère, qui a entendu jouer Wagner dans le camp d’extermination vers lequel elle a été déportée. Mehta comprend alors qu’un chef qui n’est pas juif (rappelons que Zubin Mehta est né à Bombay, et est de confession zoroastrienne) n’a peut-être pas la légitimité pour affronter un débat aussi chargé émotionnellement. 

    Il s’en ouvre à son très ancien ami Daniel Barenboïm. Une sorte de « passage de flambeau » officieux aurait eu lieu entre les deux hommes. Barenboïm va évoquer le sujet en interview de façon de plus en plus insistante, au fur et à mesure que sa réputation de chef wagnérien s’accroit. Son leitmotiv : ne pas jouer Wagner en Israël revient à accorder à Hitler « l’ultime victoire », puisqu’on reconnaît par là le lien qui unirait l’idéologie nazie et l’œuvre du mage de Bayreuth. 

    De fil en aiguille, Barenboïm va parvenir à convaincre les organisateurs de concert à l’inviter avec sa Staatskapelle de Berlin à Jérusalem, pour jouer le premier acte de La Walkyrie en version concertante le 7 juillet 2001. La polémique enfle en même temps que la date du concert approche, et Daniel Barenboïm annonce qu’il accepte de remplacer Wagner par un programme Stravinsky-Schumann. Mais personne n’est dupe, et tous ceux qui connaissent la personnalité du chef israélien savent qu’il n’en restera pas là. La salle de concert où il se produit est donc comble, partisans et adversaires de Wagner ayant fait le déplacement en nombre. Après les dernières notes du programme « officiel », Barenboïm se retourne vers le public et annonce son intention de jouer le Prélude et mort d’Isolde, et que ceux que cela dérange ont deux options. Soit quitter la salle maintenant, soit participer au débat qu’il souhaite instaurer entre lui et le public. Une petite partie de l’assistance part. S’ensuit une discussion passionnée de près d’une demi-heure. Le ton monte par moment, mais les échanges restent courtois. Cependant, estimant que le débat a eu lieu, Barenboïm coupe court et dit qu’il va jouer le bis annoncé, invitant les derniers récalcitrants à partir, pour ne pas déranger l’écoute des autres. La plupart des opposants le font, et le morceau ne sera finalement que peu troublé. Le concert se termine par un triomphe mémorable

    Dès le lendemain, le débat fait rage dans la presse israélienne. Pour beaucoup, Barenboïm est allé trop loin, et a pris les organisateurs du concert et les spectateurs en traitre. Pour d’autres, dont l’écrivain palestinien Edward Saïd, il a brisé un tabou qui durait depuis trop longtemps. Le débat s’invite jusqu’à la Knesset, le Parlement israélien, ou certains députés d’extrême-droite demandent que le maestro soit déchu de sa nationalité israélienne. Sans succès.

    La percée de Daniel Bareboim fera date, et 20 ans plus tard, elle est encore dans toutes les mémoires en Israël. Le chef est devenu le héros de tous les wagnériens de par le monde, mais sa carrière en Israël en a pâti. Son exploit est en outre reste sans lendemain. On n’a plus joué de Wagner en public au lendemain de cet épisode. La dernière tentative connue est celle d’Asher Fisch, autre chef israélien avec un beau cursus wagnérien, qui avait recruté un orchestre d’étudiants pour jouer Wagner à l’université de Tel Aviv en 2018. Suite à des pressions du Conseil d’administration, la location de la salle a été annulée.

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