S’il manque à certains, dont j’admets faire partie d’une certaine manière, la mémoire de la Nakba, il manque à d’autres dans leur analyse du sionisme depuis 1947 la mémoire de la Shoah. La preuve dans cet échange avec une personnalité romande antisioniste, très marquée à gauche. Son discours est toujours construit et respectueux de ses contradicteurs. Je ne peux être d’accord avec cette personne sur le sujet développé plus bas.
Elle m’a demandé : qu’y apporte-t-elle (la mémoire de la Shoah) selon toi, à cette analyse du sionisme ?
Je lui ai répondu en deux temps :
A) S’il manque à certains la mémoire de la Nakba, (terme qui désigne la défaite des pays arabes lors de la première guerre israélo-arabe et l’exode palestinien de 1948), il manque à d’autres dans leur analyse du sionisme depuis 1947 la mémoire de la Shoah.
Et tu me demandes sincèrement ce qu’apporte cette mémoire de la Shoah dans l’histoire du sionisme.
Pour te répondre, je mets d’abord en lien cette image résumant les cinq aspects du sionisme.
Ta question est centrale pour expliquer nos convergences mais aussi notre divergence.

B) Si toi et moi sommes antisionistes sur certains aspects, c’est sûrement qu’on ne peut accepter qu’Israël existe parce c’est la terre que Dieu a donnée aux Juifs. Ce messianisme est contestable et il est dans le monde aussi véhiculé par des fondamentalistes chrétiens, dont l’ambassadeur des USA en Israël, ancien pasteur évangélique. Les Juifs revenus sur leur « terre » permettront l’arrivée du Messie. Sous-entendu : alors nous les chrétiens pourront les convertir ou nous débarrasser d’eux.
Il nous est difficile d’accepter aussi qu’Israël soit nommé l’État juif ou l’État hébreux. Ce projet national présuppose qu’on exclut les non-juifs, donc les Palestiniens dans une hypothétique confédération.
Israël est une démocratie où chacun (Juifs, Arabes, chrétiens) a le droit de vote mais nous serons aussi sûrement d’accord de dire que les 20% d’Arabes israéliens ne sont majoritairement pas aimés des juifs. Et même plus, ils sont discriminés dans toute une série de domaines (accès à la fonction publique, aux soins, à l’éducation, à la sécurité).
Quant à l’aspect de l’hébreu moderne comme langue de culture, il est lié au dernier : le projet humanitaire visant, après la Shoah, à permettre aux juifs européens de trouver refuge dans un nouvel État accepté par les Nations Unies. Il faudrait des pages pour critiquer les conditions de la création de cet État.
Je le trouve pourtant encore aujourd’hui légitime. Israël a le droit d’exister et d’assurer sa sécurité, ce que le Hamas évidemment refuse.

La Shoah est consubstantielle de l’existence de l’Etat d’Israël et est un élément explicatif essentiel de l’histoire du sionisme.
C’est en cela que depuis des mois l’extrait de ton post sur l’histoire du sionisme, paru cet été, m’interroge et a interrogé nombre de mes amis historiens à qui je l’ai fait lire.

Lors et après la Seconde Guerre Mondiale, « les choses vont s’accélérer », écris-tu.
Si 6 millions de juifs exterminés ne sont que des choses qui accélèrent l’histoire du sionisme, ils sont pour moi, pour nous, un élément essentiel (je n’espère quand même pas un détail de l’Histoire) pour justifier que l’Etat d’Israël existe.
Que la Shoah soit de manière éhontée instrumentalisée par les gouvernements successifs d’Israël, que les rescapés aient été souvent mal traités, j’en conviens.
Le risque d’une relativisation de la Shoah est une pente qui peut mener à l’antisémistime.
Mon contradicteur m’a répondu en deux parties :
A) Le sionisme est un projet politique nationaliste, communautariste et colonial. Comme tout colonialisme, il procède d’un suprémacisme. À quoi s’ajoute, pour certains, une dimension messianique.
Aucun de ces éléments ne trouve grâce à mes yeux.
Pour ce qui est de la nation refuge, c’est une illusion complète (pour n’importe quelle nation d’ailleurs). Je peux comprendre qu’on l’aie, cette illusion, mais vouloir en faire une réalité n’est pas raisonnable.
Qui plus est, sa matérialité dépend de l’endroit choisi. Israël est probablement l’endroit du monde où les Juifs sont les moins en sécurité. Ce qui confirme la dimension illusoire de ce point.
Pour la dimension culturelle, elle est à mon sens plus large que la résurgence d’une langue, qui m’importe en soi peu en termes de géopolitique ou de valeurs traduites dans le droit international ou d’orientation politique.
B) Que l’Holocaust (sic) ait été le moteur de la décision de partition de la Palestine par l’ONU est un fait indéniable, tout comme ce génocide n’est ni un détail, ni anodin.
Mais cet épisode des plus sombres ne justifie en rien le martyr d’un autre peuple. D’autant plus que ce peuple n’était pour rien dans les camps d’extermination.
L’Occident a donc fait payé sa dette morale en octroyant les terres d’autrui.
C’est pourquoi je ne peux souscrire à ce que tu avances, en considérant que l’Holocaust légitimerait l’existence d’Israël.
Qui plus est, je ne suis pas d’avis que cela change fondamentalement quelque chose au sionisme dans ce qu’il est. Imaginé à la base comme réponse aux pogroms en Europe de l’Est, puis en réponse au climat asphyxiant de l’Affaire Dreyfus, il porte dès sa naissance l’idée d’un lieu sûr pour les Juifs. L’Holocaust ne fera que renforcer cet aspect, mais ne constitue pas en soi un changement de fond.
Il ne s’agit donc pas de relativiser l’Holocaust, mais d’apprécier sa juste place dans le projet sioniste. Et cet événement en est un accélérateur mais pas une composante essentielle à mon avis.
Annexe
Le 7 octobre 2025, dans un article intitulé Dans le gouffre des extrêmes, le miroir de l’inhumanité, le socialiste wallon Rudy Demotte écrivait :
Depuis ce 7 octobre 2023, un maelström de déraison emporte les certitudes, brouille les repères, fait vaciller jusqu’à l’idée même d’humanité. Comment écrire sans trahir, comment comprendre sans absoudre ?
Il y a deux ans, à l’aube, la frontière sud d’Israël s’est déchirée. Des hommes du Hamas ont pénétré dans des kibboutz et des villages, massacrant, enlevant, brûlant, violant. Ce jour-là, le monde a vacillé devant la nudité du mal. La mort s’est acharnée contre des enfants, des vieillards, des civils endormis. Rien, jamais, ne peut justifier cela. L’histoire n’offre pas d’excuse à l’inhumain.
Mais le 7 octobre 2023 n’est pas né du hasard. Il est l’enfant monstrueux d’un enchaînement de frustrations, de haines, de mépris et de manipulations. Il est la revanche du désespoir sur la raison, le symptôme d’un conflit que l’on a trop longtemps voulu gérer au lieu de résoudre. Chaque humiliation porte en elle sa future explosion, chaque manipulation son futur massacre.
Le Hamas porte la terrible responsabilité d’avoir perpétré un pogrom rappelant les plus sombres séquences de l’histoire. Cette abomination a souillé jusqu’à l’idée même de la lutte palestinienne, en la livrant aux ténèbres qu’elle prétendait conjurer. Le gouvernement à composante d’extrême droite de Benyamin Netanyahou y a répondu par une déferlante de feu qui a transformé les flammes de l’enfer en opprobre d’allure génocidaire, drapant Israël d’un voile de honte. L’humanité tout entière contemple désormais ce conflit comme une plaie purulente au flanc du monde.
Rien, à mes yeux, ne légitime l’usage de la violence aveugle qui frappe femmes et enfants. Ni ce qui s’est déroulé le 7 octobre, ni ce qui a conduit au 7 octobre, ni ce qui a suivi le 7 octobre. Toute cause qui s’abandonne à la barbarie se renie elle-même ; tout État qui confond justice et vengeance s’égare dans la même nuit morale.
Ainsi, à la barbarie du Hamas a répondu la démesure d’un pouvoir enfermé dans sa peur et sa colère. Entre les deux, un peuple pris en étau : les Palestiniens, condamnés à vivre et à mourir dans les ruines, et les Israéliens, condamnés à survivre dans l’angoisse du prochain cri d’alarme. Deux destins captifs des mêmes extrêmes. (…)
Un jour, peut-être, Israéliens et Palestiniens se reconnaîtront à nouveau comme voisins, non comme spectres. Alors le 7 octobre deviendra ce qu’il doit être : non plus le symbole du sang, mais celui du sursaut. D’ici là, il nous appartient de tenir cette ligne étroite, ce mince fil d’humanité, entre la justice et la vengeance, entre la peur et le fanatisme.
Parce qu’à chaque fois que l’extrême triomphe, c’est l’homme qui disparaît.

