Les processions des reliques de Sainte Agathe à Catane


Les 4 et 5 février de chaque année à Catane se déroulent les processions en l’honneur de la patronne de la cité, sainte Agathe, martyrisée au 3e siècle. J’ai eu la chance de vivre en immersion ces deux jours extraordinaires et vais tenter d’expliquer pourquoi l’on considère aujourd’hui que cette fête est l’une des plus grandes manifestations de la foi catholique au monde.

« Ce qui se passe chaque année à Catane est une sorte de miracle, dans la mesure où se coagulent la foi religieuse, l’appartenance, les racines, l’identité collective et l’engagement individuel. (…) Pendant trois jours (et trois nuits blanches), toute la ville s’unit, sans distinction de recensement ou de classe sociale, pour exalter une jeune fille d’il y a dix-huit siècles, avec un mécanisme d’identification unique au monde. » (Roberto Copello)

Selon ce que j’ai pu voir et vivre cette année, ces deux jours sont étroitement placés sous le signe du feu, le feu qu’Agathe arrêta, le feu par lequel la dévotion s’exprime encore aujourd’hui : ce sera la millième fois en 2026 !

Agathe est une jeune fille de la noblesse de Catane. Chrétienne convaincue, elle refuse de céder aux avances du proconsul qui souhaite l’épouser et lui faire abjurer sa foi. Elle est ainsi martyrisée : on lui coupe les seins, on la fait marcher sur des charbons ardents et on la met en prison. Une année après sa mort, les habitants de Catane prennent le voile rouge qui recouvre son corps dans son sarcophage et l’emmènent au pied de l’Etna pour arrêter la lave. Le miracle se produit. Les restes de la jeune fille sont emmenés à Constantinople et en reviennent au XIe siècle.

Ils sont gardés dans une châsse à la cathédrale. Au 13e siècle, un buste reliquaire de la sainte est créé à Limoges. Voici ces deux magnifiques objets religieux filmés cette année en direct par la télévision régionale.

Ces trésors d’orfèvrerie du Moyen Âge circulent deux jours par an en procession à travers la ville dans un char à roues tirés par des fidèles. Ce fercolo (ou vara en sicilien) rappelle les chars triomphaux sur lesquels les empereurs romains parcouraient la ville de Rome après leur triomphe.

Dans sa procession le char est précédé d’une douzaine de constructions verticales appeler les candelore. À l’époque, ces chandeliers étaient censés contenir un immense cierge. Durant ces deux jours, les Catanais manifestent leur dévotion par la pose de cierges dans des petits autels urbains ou par le portage de cierges beaucoup plus lourds.

La procession du ferculum

Les 4 et 5 février, le fercolo fait deux processions dans la ville de Catane selon des itinéraires différents qui partent de la cathédrale et y reviennent.

Le premier jour, le parcours dit externe, ici en bleu, traverse en dix heures, de 8 heures à 3 heures du matin, différents quartiers populaires de la cité. Le second jour, sur des rues recouvertes de sciure, le char fait, de 17 heures à midi du 6 février, un aller-retour entre la cathédrale et une place au nord de la ville, en prenant notamment la via Etnea et la via Caronda.

Ce char est tiré par de très longues cordes auxquelles s’agglutinent des centaines de citoyens dévots, portant une sorte de grande blouse blanche appelée sacco et un béret noir, la scuzzetta. C’est une joie, une pure joie, de s’attacher aux deux longues cordes pour tirer lentement ‘a vara, le beau ferculum d’argent. (Roberto Copello)

J’ai eu l’occasion de voir passer le fercolo à quatre reprises pendant ces deux jours.

Le 4 février au matin, éclairé par le soleil naissant, le char est sorti des murailles à côté du dôme pour s’engager au sud en direction de la gare. Quatre responsables du clergé et de la confrérie ordonnent des manœuvres, notamment celles de la personne sous le char, qui le guide avec une sorte de volant qu’on ne voit pas. Les dévots tireurs des cordons sont informés des moments où ils doivent se mettre en marche et s’arrêter. Le buste de la Sainte resplendissant sous la lumière naissante et la foule agitée donnaient une touche très populaire à la religiosité.

Un moment culminant de la procession du 4 février est la montée de la rue des Capucins, la salita dei Capuccini, en fin d’après-midi. Passant près des églises construites sur les lieux du martyre de saint Agathe, l’église de la Fournaise (Sant’Agata alla Fornace) et celle de la Prison (Sant’Agata al Carcere), le char tiré par des centaines de dévots escalade à grande vitesse cette rue raide dans une atmosphère indescriptible.

Le soir de ce 4 février 2025, dans les quartiers populaires de la via Plesbiscito, la pluie a perturbé la procession sans que le char pourtant ne s’arrête.

C’est dans cette rue que l’on trouve nombre de petits restaurants ou boucheries qui servent dans la rue de la viande de cheval cuite sur des braises.

Dans la nuit du 5 février, j’ai vu passer le char une dernière fois au début de la via Caronda. La ferveur était très différente de la nuit précédente avec une multitude de jeunes gens tirant les cordons. Des dévots n’hésitent pas à tendre des objets chers (bague, mouchoir) aux responsables du char afin que ceux-ci touchent la châsse de la Sainte. Des fidèles donnent également des cierges qui sont déposés à l’arrière du fercolo.

Les candelore ou cerei

Précédant de quelques heures la procession du fercolo, une douzaine de grands chandeliers en bois, appelés candelore ou cerei et portés par huit hommes, circulent sur le même itinéraire. Ces candelore, constructions en forme de tabernacles baroques et hautes de cinq mètres, appartiennent à diverses confréries liées à des professions de la ville : les pêcheurs, les marchands de fruits, les boulangers, etc. Pendant l’année, la plupart d’entre elles sont conservées dans le musée des Chandeliers situé dans une église proche de la via Etna.

Les chandeliers étaient à l’origine censés contenir un immense cierge. Ils sont surmontés de différentes bannière données par des familles catanaises. Ces constructions baroques à trois étages sont décorées de sculptures naïves représentant des épisodes marquants du martyr de la Sainte, de sculptures d’apôtres, d’angelots et de saints.

Cet artisanat populaire est touchant, surtout quand ces constructions bizarres traversent la ville, parfois de manière échevelée. Chaque cereo est béni par le curé de la paroisse à côté de laquelle il passe.



La dévotion par les cierges

Les 4 et 5 février de chaque année, il n’y a pas un seul habitant de Catane qui n’achète un cierge en signe de dévotion pour la sainte tant aimée. La Cereria Gambino, proche de la cathédrale, en vend de toutes tailles à tous les prix (un euro pour 100 g). Mais on en trouve aussi dans d’innombrables petits chariots qui parcourent la ville le long des processions.

Il y a deux manières d’exprimer sa dévotion par les cierges. Premièrement en les déposant dans des petits autels de rue devant une statue de la Sainte. On a vu plus haut que ces petits cierges peuvent aussi être donnés aux responsables du fercolo qui les placent à l’arrière de celui-ci.

Le clou émotionnel de la journée du 5 février est la procession individuelle ou collective de dévots, essentiellement des hommes, qui portent sur l’épaule d’immenses cierges allant jusqu’à 50 kg. Ils suivent les cerei et précèdent le fercolo. Les deux rues Etnea et Caronda sont recouvertes de sciure pour laisser s’écouler l’abondant suif des cierges.

Il est rare qu’un dévot marche tout seul portant son cierge. Il peut être accompagné de sa famille, de quelques amis ou d’un groupe de personnes qui prennent un soin particulier lors de leurs arrêts à bien racler l’extrémité du cierge pour égaliser la cire qui coule.

J’ai compris que porter un cierge en l’honneur de la Sainte rappelle l’importance du feu de la lave que le voile miraculeux d’Agathe avait stoppé. Mais fait surtout penser au portement de croix du Christ lors de son chemin vers Golgotha.

J’ai eu la chance de me trouver à côté de l’église Santa Maria delle Mercede à la via Caronda vers 1 heure du matin le 6 février. À intervalles réguliers, des groupes de porteurs de cierges emmenés par un chef s’arrêtent devant l’église, sont bénis par le prêtre et commencent à entonner des chants parlés, une forme de Sprechgesang comme habité de transes émotionnelles. Le refrain qui revient tout le temps est « cittadini semu tutti devoti tutti ».

À tour de rôle des membres du groupe, pris dans une exaltation collective, psalmodient, chantent ou crient leurs paroles quasiment mystiques. À un certain signe donné par le chef du groupe, les hommes repartent en direction du nord, leurs grands cierges sur leurs épaules.

Roberto Copello a essayé de décrire ces moments inimaginables pour un esprit calviniste. C’est par son beau texte traduit de l’italien que j’ai choisi de terminer cet article, assurément imparfait par ses références anthropologiques. Et surtout partiel par l’expérience limitée que j’ai eue de ces quelques jours si ancrés dans la vie des Catanais.

Citoyens / cittadini / semu / tutti / devoti tutti ? Plus qu’une question, ce que chaque chef de chœur crie d’une voix étranglée à son groupe de fidèles est une affirmation. Et en effet, dans le climat d’exaltation composée où se vit la fête de Sainte Agathe, elle n’admet pas de réponse négative. « Cettu… cettu ! Evviva sant’Aita ! « , répondent les dévots, absorbés et sérieux dans « Cettu… cettu ! « . Et ça recommence.


Laissons aux linguistes le soin de déterminer si ce cettu est ou non une mauvaise prononciation abrégée de « citoyens » : il ne s’agit donc pas d’une réponse, mais de l’incitation des personnes présentes à rejoindre le culte de la sainte.

Et laissons aux anthropologues le soin de rechercher s’il existe des héritages païens dans l’explosion de paroles sortant de la gorge et de cris mystiques, ou dans le fait de faire des rues une mer de feu où s’élancent dangereusement d’immenses bougies allumées, aussi lourdes que les fidèles qui les portent. »

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