Songe d’or à La Chaux-du-Milieu : Fanny Azzuro joue les 24 Préludes de Chopin


Les émotions musicales dépendent de tant de facteurs : le lieu du concert, la place dans la salle et son acoustique, l’attention du public, l’inspiration de l’interprète, les souvenirs d’autres concerts. Quand toutes les couleurs de cette palette sont réunies et que, de surcroît, assis à côté de soi, un dessinateur talentueux crée en direct un croquis de l’artiste, le tableau devient une expérience de vie sans égal. C’est ainsi que j’ai vécu samedi 25 octobre le concert de la pianiste Fanny Azzuro au temple de La Chaux-du-Milieu dans le cadre des Racinotes organisées par Coraline Cuenot. Un petit festival unique au monde.

La Chaux-du-Milieu est mon village d’origine, où mon arrière-grand-père, français de l’autre côte de la frontière proche, vint s’établir en 1898 et demanda la nationalité suisse. J’y cultive des attaches particulières parce que je m’y suis civilement marié et qu’une petite cousine de la 9e génération, un amie chère, a vécu son enfance tout près du temple.

Y entrer ou en sortir après un concert dans une douce lumière d’automne jurassien est comme dans un songe doré.

Je ne connaissais pas Fanny Azzuro, pianiste méditerranéenne de 38 ans, au patronyme si beau pour ce samedi. Son jeu incisif et en même temps délicat dans les 24 Préludes de Chopin, précédés de six préludes de Scriabine, m’a transporté dans différents univers parallèles, en fusion cet après-midi-là.

Cette oeuvre conçue pour former un tout alterne les moments de tension et de détente. Les pièces, jouées en continu, ne sont pas comme chez Bach suivies d’une fugue. Elles se suffisent à elles-mêmes, agissant comme autant de microcosmes (Jérôme Bigorie). Des états d’âme comme disait Alfred Cortot, un de leurs plus grands interprètes au début du 20e siècle.

En même que j’écoutais la pianiste, au premier rang d’un banc de l’église, un dessinateur talentueux, Philip Maire, dessinait Fanny Azzuro, au crayon et à l’aquarelle. Je suivais la profession de son croquis en même temps que le flux des miniatures successives façonnées par Fanny. Elle réussit à maintenir tendu l’arc de cercle jusque dans le 24e prélude qui s’abîme, selon André Gide dans une épouvantable profondeur.

Fanny, visiblement émue par son interprétation dans une église à l’acoustique stupéfiante, vint saluer et je pus la photographier, en une image qui témoigne, comme le dessin de Philip, de l’expérience vécue. Ce dessin, je l’ai acheté immédiatement à Philip comme s’il l’avait fait pour moi.

L’émotion ne s’est pas arrêtée là. J’ai aussi acheté le disque de Fanny qui sort le 8 novembre, en lien notamment avec un concert à Paris le 13 novembre à la salle Cortot, chef-d’oeuvre de l’architecte Auguste Perret, près des Batignolles.

Et un peu plus tard m’est revenue en mémoire la première fois que j’ai entendu en concert ces 24 Préludes, un soir d’automne chaux-de-fonnier, à la Salle de Musique, le 19 octobre 1977, 47 ans avant ce 25 octobre 2024.

C’était Maria Joao Pires qui les avait joués en seconde partie de son premier concert dans notre ville. Elle avait 33 ans. Fanny, qui en a 38, est comme son double physique et spirituel. Même cheveux noirs courts, même force dans la gracilité, presque même visage.

Une poésie féminine dans le jeu : puissance et délicatesse…, je peux encore écrire cela aujourd’hui. Je l’assume devant tant d’autres interprètes masculins auxquels je suis habitué : Cortot, Pollini, Perlemuter. Martha Argerich, lionne déchaînée, n’est pas comparable à Fanny ou Maria Joao.

Ma feue amie Denise de Ceuninck, critique musicale dans L’Impartial d’alors, publiait le lendemain matin ce bel article.

Aujourd’hui, le disque de Fanny, Golden Dreams, qu’elle m’a dédicacé en lettres d’or, aura une place de choix dans ma discothèque, souvenir de connections fusionnelles automnales.

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