Mille tableaux

Blog de Daniel Musy

De la terrasse du Giardino di Vigliano


La photo que j’ai choisie pour mes voeux 2014 a été prise un matin vers 6 h 20 de la terrasse du Giardino di Vigliano dans la péninsule sorrentine. J’y habite quelques semaines par an depuis 2002 et y loue une chambre avec cette mythique terrasse.

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Elle donne sur un tout aussi mythique paysage : les oliviers et les citronniers de la péninsule sorrentine devant l’île de Capri, babouche de calcaire rosé ce matin-là. A peu de kilomètres de là, les rochers des trois sirènes d’Ulysse d’où l’une, Parthénope, serait partie pour fonder Naples.

La baie de Naples, du Pausilippe au Vésuve, se trouve en face du voyageur franchissant les cinq kilomètres entre Capri et le Cap Minerve. Ce détroit dangereux que l’on voit sur l’image au-dessus du pin parasol a donné lieu à un célèbre passage du Voyage en Italie  de Goethe. Le 16 mai 1787, l’écrivain revient en bateau de Sicile, sur les traces d’Ulysse. Il a passé par Scylla en Calabre et une mer agitée rend l’entrée dans le golfe de Naples périlleuse :

 » Le vent était toujours défavorable, et notre navire, courant des bordées, ne pouvait que ruser avec lui. L’impatience s’accrut, lorsque certains voyageurs expérimentés assurèrent que ni le capitaine ni le pilote ne savaient leur métier ; l’un n’était qu’un marchand, l’autre qu’un matelot ; ils n’étaient pas en état de répondre pour tant de vies et tant de biens. Je priai ces braves gens de tenir leurs inquiétudes secrètes. Les passagers étaient nombreux ; il y avait des femmes et des enfants de tout âge ; car on s’était entassé sur le navire français, ne considérant qu’une chose, c’est qu’on était à l’abri des pirates sous le pavillon blanc. Je représentai que la défiance et l’inquiétude mettraient tout le monde dans la plus pénible position, tandis que jusqu’à présent tous voyaient leur salut dans le tissu sans armes et sans couleurs. Et véritablement, ce bout de toile blanche, entre le ciel et la mer, est, comme talisman certain, un objet assez remarquable. De même que ceux qui partent et ceux qui restent se saluent encore avec des mouchoirs blancs qu’ils agitent, éveillant ainsi de part et d’autre un sentiment de tendresse et d’amitié qu’ils n’auraient sans cela jamais éprouvé, ainsi l’origine est consacrée dans ce simple étendard : c’est comme si quelqu’un attachait son mouchoir à une perche, pour annoncer au monde entier qu’un ami arrive de l’autre bord.

Réconforté de temps en temps avec du pain et du vin, en dépit du capitaine, qui demandait que je mangeasse ce que j’avais payé, j’ai pu enfin m’asseoir sur le pont et prendre part à maint divertissement. Kniep savait m’égayer, et ne cherchait pas, comme sur la corvette, à exciter mon envie en triomphant de la table excellente, au contraire, il m’estimait heureux cette fois de n’avoir point d’appétit.

Nous avons passé de la sorte l’après-midi, sans avoir pénétré, selon nos désirs, dans le golfe de Naples. Nous avons été poussés toujours plus vers l’ouest ; le vaisseau s’approchait de Capri et s’éloignait sans cesse davantage du cap Minerve. Tous les passagers étaient impatients et fâchés ; mais nous deux, qui observions le monde avec l’œil du peintre, nous pouvions être fort satisfaits. Au soleil couchant, nous avons joui de l’aspect le plus admirable qui se soit offert à nous dans tout le voyage. Devant nos yeux s’allongeait le cap Minerve, brillamment coloré ainsi que les montagnes voisines, tandis que les rochers qui s’étendent au sud avaient déjà pris un ton bleuâtre. Depuis le cap, toute la côte s’illuminait jusqu’à Sorrente. On apercevait le Vésuve, surmonté d’une masse énorme de vapeurs, dont une longue traînée s’avançait vers l’est, et pouvait nous faire présumer une violente éruption. A gauche, Capri se dressait vers le ciel ; nous pouvions distinguer parfaitement à travers la vapeur transparente et bleuâtre les formes de ses rochers. Sous un ciel parfaitement pur et sans nuages, brillait la mer à peine agitée, et qui, dans le silence absolu du vent, finit par se déployer devant nous comme un étang limpide. Nous étions enchantés. Kniep s’affligeait de ce que tout l’art du coloriste ne suffisait pas à reproduire cette harmonie, tout comme le plus fin crayon anglais n’était pas suffisant, dans la main la plus exercée, pour retracer ces lignes. Mais moi, persuadé qu’un souvenir bien moins fidèle que ne pourrait le reproduire cet habile artiste serait infiniment précieux dans l’avenir, je l’ai exhorté à faire un dernier effort de l’œil et de la main ; il s’est laissé persuader, et il a exécuté un de ses dessins les plus exacts, qu’il a ensuite colorié, donnant la preuve que le pinceau du peintre pouvait l’impossible. Nous avons observé d’un œil aussi curieux le passage du jour à la nuit. Capri était maintenant devant nous, tout à fait ténébreuse, et, à notre grande surprise, le nuage du Vésuve, tout comme les nuages traînants, s’enflammait de plus en plus ; nous vîmes enfin dans le fond de notre tableau une étendue considérable de l’atmosphère illuminée et même jetant des éclairs.

En présence d’une si belle scène, nous n’avions pas remarqué qu’un grand mal nous menaçait, mais le mouvement qui se fit parmi les passagers nous en instruisit bientôt. Plus au fait que nous des aventures de mer, ils faisaient au capitaine et à son pilote des reproches amers d’avoir, par leur inhabileté, manqué le détroit et mis en danger de périr les personnes et les biens qui leur étaient confiés. Nous demandâmes la cause de cette inquiétude, car nous ne pouvions comprendre que, par un calme parfait, on eût quelque malheur à craindre. Et c’était ce calme justement qui désespérait tout le monde. « Nous sommes déjà, disaient-ils, dans le courant qui tourne autour de l’île, et qui, par un singulier mouvement des flots, aussi lent qu’irrésistible, nous entraîne vers les rochers escarpés, où ne se trouve pas un pied de saillie, pas une anse pour nous sauver. » Attentifs à ces discours, nous considérâmes notre sort avec horreur. En effet, quoique la nuit ne permit pas de distinguer le péril croissant, nous observions que le navire, se berçant, et balançant, s’approchait des rochers, qui se dressaient toujours plus sombres devant nous, tandis qu’un léger crépuscule s’étendait encore sur la mer. On ne pouvait pas remarquer dans, l’atmosphère le plus faible mouvement. Chacun déployait et levait en l’air des mouchoirs et de légers rubans, mais il ne se manifestait aucun signe d’un souffle désiré. La foule était toujours plus bruyante et plus tumultueuse. Les femmes n’étaient pas à genoux en prières sur le pont avec leurs enfants, l’espace étant trop étroit pour qu’il fût possible de s’y remuer, elles étaient couchées côte à côte. Plus encore que les hommes, qui étaient assez sages pour songer aux moyens de salut, les femmes invectivaient et maudissaient le capitaine. On lui jetait à la face toutes les critiques qu’on avait faites à part soi pendant tout le voyage, le prix fort cher qu’il faisait payer pour un étroit espace et une mauvaise nourriture, enlin sa conduite, non pas malhonnête, mais mystérieuse. Il n’avait rendu compte à personne de ses actions, et, même le dernier soir, il avait gardé un silence obstiné sur ses manœuvres. Ils n’étaient plus, lui et le pilote, que des marchands venus on ne sait d’où, qui, sans connaissance de la navigation, avaient su, par simple cupidité, se procurer un vaisseau, et qui, par leur incapacité et leur ineptie, causaient la perte de toutes les personnes qui s’étaient confiées en eux. Le capitaine se taisait et semblait toujours s’occuper de notre salut. Pour moi qui, dès mon jeune âge, avais trouvé l’anarchie plus odieuse que la mort, il me fut impossible de me taire plus longtemps. Je m’avançai et je parlai à ces gens à peu près avec le même calme qu’aux oiseaux de Malsesine. Je leur représentai que, dans ce moment, leur vacarme et leurs cris troublaient l’oreille et l’esprit de ceux sur qui reposait notre unique espérance de salut, en sorte qu’ils ne pouvaient ni réfléchir ni s’entendre l’un l’autre. « Pour ce qui vous regarde, m’écriai-je, rentrez en vous-mêmes et adressez votre fervente prière à la Mère de Dieu, qui seule peut, s’il lui plaît, intercéder auprès de son Fils, afin qu’il fasse pour vous ce qu’il fit autrefois pour ses apôtres sur le lac de Tibériade, quand les flots s’élançaient déjà dans la barque et que le Seigneur dormait ; et cependant, quand les désespérés l’éveillèrent, il ordonna sur-le-champ au vent de s’apaiser, comme il peut maintenant lui commander de se mettre en mouvement, si d’ailleurs telle est sa sainte volonté. »

Ces paroles produisirent le meilleur effet. Une des femmes, avec laquelle je m’étais entretenu auparavant sur des sujets moraux et religieux, s’écria : Ah ! il Barlamè ! benedctto il Barlamé ! En effet, déjà tombées à genoux, elles commencèrent à réciter leurs litanies avec une ferveur extrordinaire. Elles pouvaient le faire avec d’autant plus de tranquillité, que l’équipage essayait encore un moyen de salut, qui du moins frappait les yeux. On avait mis à la mer la chaloupe, qui ne pouvait contenir que six à huit hommes ; on l’attacha par une longue corde au vaisseau, que les matelots tiraient à eux à force de rames. On crut un moment qu’ils le faisaient mouvoir dans le courant, et l’on espérait l’en voir bientôt dégagé. Mais, soit que ces efforts augmentassent la résistance du courant, soit par toute autre cause, la chaloupe et les hommes qui la montaient furent avec la longue corde rejetés circulairement vers le navire, comme la mèche d’un fouet, quand le cocher en a porté un coup. C’était encore une espérance évanouie !

La prière et les gémissements se succédaient tour à tour, et, pour rendre la situation plus affreuse, sur le haut des rochers, les chevriers, dont on avait vu les feux depuis longtemps, criaient d’une voix sourde qu’un navire échouait là-bas. Ils s’adressaient les uns aux autres bien des paroles intelligibles, et quelques passagers, qui connaissaient leur langage, croyaient comprendre qu’ils se réjouissaient du butin qu’ils espéraient pêcher le lendemain. On voulait douter encore que le vaisseau approchât réellement des rochers et fût dans une situation si menaçante, mais ce doute fut bientôt levé, quand l’équipage s’arma de longues perches pour écarter le navire des rochers, si l’on en venait à cette extrémité, jusqu’à ce que ces perches elles-mêmes fussent aussi brisées, et que tout fût perdu. Le vaisseau balançait toujours plus fort ; le ressac paraissait augmenter ; le mal de mer me reprit et me força de descendre dans la cabine. A moitié étourdi, je me couchai sur mon matelas, avec une sensation qui avait un certain charme, dérivé peut-être du lac de Tibériade : car j’en voyais flotter devant moi l’image, telle que nous la présente la Bible illustrée de Merian. Ainsi la force des impressions morales et sensibles à la fois ne se déploie jamais avec plus d’énergie que quand l’homme est entièrement refoulé sur lui-même. Je ne saurais dire combien de temps je passai dans ce demi-sommeil, mais je fus réveillé par un grand vacarme qui se faisait sur ma tête. Je pus entendre distinctement que c’étaient les cordages qu’on traînait sur le pont, et j’en conclus qu’on faisait usage des voiles. Au bout d’un moment, Kniep accourut fet m’annonça que nous étions sauvés. Il s’était levé un léger souffle de vent ; on était occupé dans ce moment à déployer les voiles ; il n’avait pas manqué de mettre lui-même la main à l’œuvre. Déjà on s’éloignait du rocher sensiblement, et, quoiqu’on ne fût pas encore tout à fait hors du courant, on espérait pourtant de le surmonter. Sur le pont tout était tranquille. Bientôt plusieurs passagers survinrent ; ils annoncèrent l’heureux événement et se couchèrent.

A mon réveil, le quatrième jour de notre traversée, je me trouvai sain et dispos comme je l’avais été après le même intervalle dans notre passage en Sicile, en sorte que, dans une plus longue navigation, j’aurais probablement payé mon tribut par un malaise de trois jours. Je voyais du pont avec plaisir l’ile de Capri, que nous laissions de côté à une assez grande distance, et notre vaisseau dans une direction telle que nous pouvions espérer d’entrer dans le golfe, ce qui eut lieu en effet bientôt après. Alors nous eûmes le plaisir, après une nuit pénible, d’admirer sous un jour opposé les mêmes objets qui nous avaient ravis la veille. Bientôt nous laissâmes derrière nous cette île de rochers si dangereuse.

La veille, nous avions admiré le côté droit du golfe ; maintenant les châteaux et la ville se présentaient en face de nous, puis, à gauche, le Pausilippe et les langues de terre qui s’étendent jusque vers Ischia et Procida. Tout le monde était sur le pont, et, au premier rang, était un prêtre grec, très-épris de son Orient : interrogé par les indigènes, qui saluaient avec ravissement leur admirable patrie, et pressé de dire ce qu’il pensait de Naples en comparaison de Constantinople, il répondit avec enthousiasme : « Anclwquesta è una cilla ! C’est là aussi une ville ! »

C’est dire que derrière cette image, s’en trouve une autre en filigrane de ma mémoire, celle-ci :

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Aujourd’hui, le Vésuve n’est plus en activité mais la baie de Naples – qui enleva à Nietzsche toute velléité métaphysique – nous ouvre toujours à la beauté du monde. C’est pourquoi Goethe, qui ne connaissait pas la photographie, demande à son fidèle ami Kniep, de lui croquer la scène…

2 commentaires sur “De la terrasse du Giardino di Vigliano

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Cette entrée a été publiée le 1 janvier 2014 par dans Paysages, et est taguée .
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